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DICTIONNAIRE RAISONNÉ

L'ARCHITECTURE

FRANÇAISE DU Xr AU XIV^ SIÈCLE

IX

Droits de traduction et de reproduction réservés.

IMPRIMERIE DE E . MARTINET, It U E MIGNON,

DICTIOMMAIRE KAISONNÉ

DE

[.'ARCHITECTURE

FRANÇAISE

DU XV AU XVh SIECLE

E. VIOLLET-LE-DUC

ARCHITECTE

TOME NEUVIEME

PARIS V^ A. MOREL & C;\ EDITEURS

RUE BONAPARTE, 13 M DCCC: l.XXV

MA

V79 1875- V 9

THEGETTYŒNÏER

DICTIONNAIRE RAISONNÉ

L ARCHITECTURE

FRANÇAISE

DU xr AU xvr siècle

TABERNACLE, s, m. Nom que l'on donne aujourd'hui à une petite armoire placée sur l'autel, au milieu du retable, et qui sert à déposer le ciboire.

L'établissement des tabernacles sur les autels ne date que du dernier siècle. Les hosties étaient déposées, jusqu'au xvii" siècle, dans des édi- cules placés à côté de l'autel, ou dans une suspension (voyez Autel, et dans le Dictionnaire du mobilier français, l'article Tabernacle). Ces édi- cules placés près de l'autel étaient de bois, de pierre ou de métal, avec lanterne pour loger une lampe. On voit encore quelques-uns de ces tabernacles, datant du xvi" siècle, dans des églises de Belgique. Souvent ces réserves de la sainte eucharistie étaient mobiles, et n'étaient placées près de l'autel que pendant le service divin,

TAILLE, s. f. On dit : « Une bonne taille, une taille négligée, une taille layée », pour indiquer la façon dont est traité un parement de pierre. La nature de la taille est un des moyens les plus certains de reconnaître la date d'une construction ; mais, dès le xii* siècle, les diverses écoles de tailleurs de pierre ont des procédés qui leur appartiennent, et qu'il est nécessaire de connaître pour éviter la confusion. Ainsi certaines pro- vinces n'ont jamais adopté la laye ou bretture ', ou n'ont employé cet outil que très-tard. Des tailleurs de pierre ne se sont servis que du ciseau étroit ou large ; quelques contrées ont employé de tout temps le marteau taillant sans dents, avec plus ou moins d'adresse.

' Outil dont le taillant est dentelle (voyez Bretture}.

IX. 1

[ TAILI.E ] 2

Autiinl l'.'s ravalomonts dos cdilices romains, élevés sous l'influence ou sous la direction d'artistes grecs, sont faits avec perfection, autant les parements de nos monuments gallo-romains de l'empire sont négligés. D'ailleurs les Grecs, comme les Romains, posaient la pierre d'appareil à joints vifs sans mortier, épannclée, et ils faisaient un ravalement lorsque l'œuvre était montée. Quand ils employaient des matières dures comme le granit ou le marbre, la taille était achevée avant la pose. Beaucoup de monuments grecs, en pierre d'appareil, sont restés épannelés. Le temple de Ségeste, par exemple, le grand temple de Sélinonte. de l'époque dorienne, ne montrent, sur bien des points, que des tailles préparatoires.

Quant aux édifices romains en pierre d'appareil, il en existe très-peu qui aient été complètement ravalés. Le Golisée, la porte Majeure à Rome, les arènes de Nîmes et d'Arles, celles de Pola, ne présentent que des ravalements incomplets. Il est évident que, la bâtisse achevée, on s'empressait d'enlever les échafaudages, et l'on se souciait peu de ternu- ner les ravalements, ou bien ils étaient faits avec une négligence et une hâte telles, que ces ravalements conservaient une apparence grossière.

Il suflit d'examiner les nombreux débris (\yw nous possédons de l'époque gallo-romaine des bas temps, pour constater l'infériorité de la taille des parements, tandis que les lits et joints sont dressés avec une précision parfaite; si bien que les blocs de pierre, même dans des mo- numents d'une très-basse époque, sont exactement jointifs. Cette négli- gence des parements tenait donc au \)cn d'inqxirlance ([w les Romains attachaient à la forme, et non à rinha])ilelé des ouvriers. Les tailles préparatoires sont faites, dans les monuments gallo-romains, au moyen d'une cist'lure sur l'arête; le nu vu de la pierre conservant la taille de la carrière, faite à l'aide d'un taillant droit peu large. Quant aux lits et joints, ils sont obtenus par une cisflure très-iine sur les arêtes bien dégauchies, le milieu étant parfaitement aplani à l'aide d'un taillant droit large et fin. Quelquefois ces lits et joints sont moulinés, probable- ment à l'aide d'une pierre dure et rugueuse, comme de la meulière, par exemple, ou de la lave. L'emploi de la lave, pour mouliner les lits et joints, paraît avoir été en usage dans les Gaules, car il existe des restes de constructions gallo-romaines, nous avons fréquemment trouvé des morceaux de lave, bien que les contrées existent ces restes soient fort éloignées des pays volcaniques.

A la chute de l'enqjire romain, les connaissances de l'appareilleur se perdent entièrement. On ne construit plus qu'en moellon smillé, et les quelques blocs de pierre de taille (lu'ou met en œuvre dans les bâtisses sont à peine dégrossis. Cependant une l'a(;on nouvelle apparaît dans la taille de ces parements de moellons. On sait le goùl des races indo- germaniques pour les entrelacs de lignes. Les bijoux qu'on découvre dans les tombeaux mérovingiens présentent une assez grande variété "de ces combinaisons de lignes croisées, contrariées, en épis, formant

"^ [ TAILLE ]

des méandres ou des échiquiei-s. On voit apparaître, à l'époque méro- vingienne, les tailles dites en arête de poisson (Qg. 1), et ce genre de tailles persiste assez tard chez les populations qui conservent les tradi- tions germaniques. Ces tailles en épis sont faites à l'aide du taillant <lroit romain large. Jusqu'à répo;ine carlovingienne, la ciselure semble aban- donnée; on ne construit plus en pierres <rappareil. Nous voyons au contraire la ciselure employée partout dans les tailles <Ie pierre appartenant aux viii'' et lV siè- cles, ciselure inliabilement faite, mais cependant cherchée, travaillée. Les mou- lures sont complètement traitées pen- dant cette époque, à l'aide du ciseau. Pour les pareme:its simples, ils sont grossiers, faits à la pointe et dressés avec le taillant droit large. C'est on Bourgogne et dans le Charolais, pays riches en pierres dures, que vers la fin du xi« siècle on voit apparaître une taille trè.>-bien faite à 1 aide du taillant droit étroit, sans ciselures. Alors les pierres d'appareil étaient toutes entièrement taillées avant la pose, on ne faisait pas de ravalements : l'habitude que les ouvriers avaient prise, depuis la chute <le l'empire romain, de bâtir on moellon smillé, posé sur lits épais de mortier, leur axinl fait perdre la tradition des ravalements. Du moellon smdle ils arrivaient peu à peu à employer des pierres d'un échantillon plus fort, puis enfin la pierre d'appareil, mais ils continuaient à la poser comme on pose le moellon qui ne se ravale pas; et ils taillaient chaque bloc sur le chantier, soignant d'ailleurs autant les lits et joints que les parements. Les constructions du xi" siècle qu'on voit encore en lîourgogne et sur les bords de la Saône piésentent de beaux parements, dont la taille par lignes verticales sur les surfaces droites, et longitudi- nales sur les moulures, est égale partout, fine et serrée. C'est à cette cpoque qu'on reconnaît souvent l'emploi du tour pour les colonnes et bases, et le polissage parfois pour des moulures délicates à la portée de la mam. En Auvergne, vers ce môme temps, les tailles, plus lourdes que dans la Bourgogne et le Charolais, sont inégalement traitées : tantôt elles sont faites sur les moulures avec une certaine précision et très-grossières sur les parements; tantôt elles sont piquées, tantôt disposées en épis, jusqu'à une époque relativement moderne(commencement du xiii^ siècle). A l'eghse d'Ennezat, par exemple, on voit des tailles en épis aussi bien sur la partie romane que sur le clocher, qui date des premières années du XIII* siècle. L'ornementation, très-lourde, de ce clocher est même traitée au taillant. Dans les églises de Notre-Dame du Port à Clermont, de ChamaïUères, de Saint-Nectaire, etc., les tailles verticales se mêlent, sur les parements, aux tailles en épis, quelquefois même aux tailles croisées. Avant le xir siècle, dans l'Ile-de-France, les tailles sont gros- t>ieres, mal dressées, et rappellent celles des monuments gallo-romains.

[ TAILLE ] l\

Dans le Poitou, le Berri et la Saintonge, les tailles, à la même époque, sont extrêmement grossières, laites à l'aide d'un taillant épais, coupant mal, écrasant le parement, et laissant voir partout les coups du pic ou du poinçon à dégrossir. La ciselure apparaît dans les moulures, mais elle est exécutée sans soin et par des mains inhabiles.

C'est avec le xii* siècle, au moment se fait sentir en Occident l'influence des arts gréco-romains de la Syrie, que les tailles se relèvent et arrivent très-profnplement à une perlection absolue. Dans toutes les provinces, et notamment en Bourgogne, dans la haute Champagne, dans le Charolais et dans la Saintonge, les progrès sont rapides, et les tailleurs de pierre deviennent singulièrement habiles. On voit alors apparaître certaines recherches dans la façon de traiter les diverses tailles : les parements unis sont dressés au taillant droit, tandis que les moulures sont travaillées au ciseau et souvent polies. L'emploi de la bretture commence à se faire voir sur les bords de la Loire, dans le pays chartrain et dans le domaine royal. C'est vers 1 1^0 que cet outil paraît être d'un usage général dans les provinces au nord de la Loire, tandis qu'il n'apparaît pas encore en Bourgogne et dans tout le midi de la France. Les tailles à la bretture ne se montrent en Bourgogne que vers 1200, et elles n'apparaissent que cinquante ans plus tard sur les bords de la Saune et du Rhône, en Auvergne et dans le Languedoc. Le chœur de l'église abbatiale de Vézelay, qui date des dernières années du XII* siècle, et qui présente des tailles si merveilleusement exécutées, montre en même temps l'emploi du taillant droit très-fin, du ciseau, du polissage, et, dans quelques parties, de la l)retture à larges dents. Les bases, les tailloirs des chapiteaux, les moulures des bandeaux, sont polis et d'une pureté d'exécution incomparable. Même exécution dans l'église de Montréal (Yonne), de la même époque. Ces différences de natures de tailles produisent beaucoup d'effet et donnent aux profils une finesse particulière. A dater du xiii'' siècle, l'école de l'Ile-de-France, qui jjrend la tête de l'art de l'architecture, n'emploie plus (jue la bretture, mais elle polit souvent les profils à la portée de la main, tels que les bases des colonnes. Ce fait peut être observé à Notre-Dame d(> Paris, à Notre- Dame de Chartres, à la cathédrale de Troyes, à Sainl-Ouiriace de Provins, à la sainte Chapelle du Palais, et dans un grand nombre de monuments.

Pendant ce temps, dans les contrées le grès rouge abonde, dans les Vosges et sur les bords du Rhin, on continue de faire les tailles à l'aide du poinçon, du large ciseau et du marteau de l)ois. On voit beau- coup de tailles de ce genre à Strasbourg, l'on se sert encore aujour- d'hui du même outillage. Dans la cathédrale de celte ville, on remarque nue grande variété de tailles du xi' au xiv* siècle, obtenues avec les mêmes outils. Ainsi, dans la crypte de ce monument, sur le mur nord, on voit des tailles faites au poinçon qui donnent ce dessin (fig. 2). Aux .voûtes de cette même crypte (xii" siècle), les tailles sont façonnées en épis à l'aide du large ciseau strasbourgeois (lig. 3). L'église de Rosheim,

TAILLE

près de Strasbourg (xii' siècle), présente extérieurement et intérieure- ment des parements taillés au ciseau large, ainsi que l'indique la figure U. Il faut dire que le grès rouge des Vosges ne peut guère être paremenlé

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-^-. Ci/a././ii/y'r^y-

autrement qu'à l'aide de ce large ciseau, et les tailleurs de pierre de cette contrée mettaient une certaine coquetterie à obtenir des tailles

d'une régularité et d'une finesse que permettait la nature des matériaux. Dans l'Ile-de-France, nos tailleurs de pierre, au xni^ siècle, taillent non-seulement les parements, mais aussi les moulures les plus délicates, à la brelture, ce qui exige une grande adresse de main. Cet outil (la bretture) est dentelé avec d'autant plus de finesse, que les profils deviennent plus délicats. Au xiv" siècle, ces profils acquièrent souvent une telle ténuité, que la bretture ne saurait les dégager; alors on emploie la rïpe, sorte de ciseau recourbé et dentelé très-fin, et c'est perpendicu- lairement à la moulure que cet outil est employé (fig. 5). Ainsi le tailleur de pierre ??20ûfè/e son profil, comme le ferait un graveur, pour faire sentir les diverses courbures. La ripe, au xv^ siècle, est l'outil uniquement

[ TAILLE ] G

adopté pour terminer tout ce qui est mouluré, et la bretture n'est plus employée que pour les parements droits.

Dans des contrées oii l'on n'avait que des pierres très-dures, telles que certains calcaires jurassiques, le grès, la lave et môme le granit, on continue à employer le poinçon, le ciseau et le taillant droit. La bret- ture, et à plus Ibrte raison la ripe, n'avaient pas assez de puissance pour entamer ces matières. Tous les profils étaient dégagé;; au ciseau et tcr- mmés au taillant droit très-étroit, employé longitudinalement. On ne

voit de traces de l'outil appelé boucharde, que dans certains monuments du Midi bâtis de grès dur, connue à Carcassonne, par exemple, et cet outil n'apparaît-il que fort tard, vers la lin du xV^ siècle. Encore n'est-il pas bien certain (pi'il lut fabriqué comme celui qu'on emploie trop .souvent aujourd'hui. C'était plutôt une sorte de grosse bretture à dents obtuses, au lieu d'être coupantes. Jusqu'à la fin du \v^ siècle, la taille tle la pierre, en France, est faite avec une grande perfection, souvent avec une intelligence complète de la forme et de l'effet à obtenir. Les parements unis ne sont jamais traités comme les moulures. Le grain de la bretture, et plus tard de la grosse ripe, apparaît sur ces parements, tandis qu'il est à peine visible sur les parties profilées. Des détails polis viennent encore donner de la variété et du précieux à ces tailles.

Avec le wi" siècle, trop souvent la négligence, l'uniformité, le travail inintelligenl, remplacent les qualités de tailles qui ressortent sur nos vieux édifices. Depuis le milieu du xv' siècle, on ne mettait plus guère €n œuvre que les pierres tendres à grain fin et compacte, comme la pierre de Yernon, les pierres de Tonnerre, le Saint-Leu le plus serré. Il n'était plus possible, sur ces matériaux, de se servir de la bretture, on employait les ripes grosses et fines. Ces outils ont l'inconvénient, pour les parements unis surtout, si l'ouvrier n'a pas la main légère, d'entrer dans les parties tendres, et de se refusera attaquer celles qui sont plus dures. 11 en résulte que les surfaces ripées sont ondulées, et

7 [ TAS DE ClIAnGE ]

produisent le plus l'àcheiix eflef sous la lumière frisante. Ou en vienl à passer le grès sur ces parements pour les égaliser, et cette opération amollit les tailles, leur enlève cette pellicule grenue et chaude qui ac- croche si heureusement les rayons du soleil. Les moulures, les tapisse- ries, prennent un aspect uniforme, froid, mou, qui donne à un édifice de pierre l'apparence d'une construction couverte d'un enduit.

TAILLOIR, s. m. Voyez Abaque.

TAPISSERIE, s. f. Nom qu'on donne à tout parement uni, soit à l'in- térieur, soit à l'extérieur d'un édifice. On dit : ((Les tapisseries sont bien dressées», pour indiquer qu'un parement est bien fait, bien dégauchi et bien ravalé ou enduit.

Tapissekie, tenture d'étoffe. Toyez le Dictionnaire du mobilier français.

TAS, s. m. Ensemble de l'œuvre sont mis en place les divers ma- tériaux préparés sur les chantiers.

TAS DE CHARGE, s. m. Assises de pierres à lits horizontaux qu'on place sur un point d'appui, sur une pile ou un angle de mur entre des arcs, pour recevoir des constructions supérieures. Se dit aussi de cer- tains encorbellements, comme, par exemple, des séries de corbeaux qui reçoivent le crénelage d'une courtine ou d'une tour (voy. Mâchicoulis).

On conçoit aisément que lorsque plusieurs arcs viennent reposer sur la tête d'une pile dont la section n'est pas considérable, les lits inclinés des claveaux a (fig. 'l)ne présentent pas une assiette propre à recevoir une charge supérieure b. Celle-ci tend à faire glisser ces claveaux ou à les écraser, parce qu'ils présentent leur angle d'extrados sous son action verticale. Alors (voyez en B), dans les constructions bien entendues, ou on laisse entre l'extrados de ces claveaux des assises horizontales c épousant la courbure de l'arc, ou, si la place ne le permet pas, on pose une série de sommiers d (voy. en G) avec lits horizontaux (voyez Con- struction, fig. Z,6, h^ bis, h'èter, Zi9 bis, 81, 96 et 127). Quelquefois les constructeurs du moyen âge ont formé des arcs presque entière- ment composés d'assises en tas de charge, pour éviter les poussées sous une pression considérable. Telles sont appareillées les archivoltes des ' grandes baies des deux tours occidentales de la cathédrale de Reims, afin de supporter les flèches de pierre projetées sur ces tours.

L'absence des tas de charge sur des piliers a occasionné l'écrasement de ceux-ci. Cela se rencontre assez fréquemment dans des constructions de la fin du \\v^ siècle. Il est clair que si l'on appareille sur une pile des arcs amsi que ceux tracés en a (fig. 2), tout le poids des constructions su- périeures, glissant le long des extrados de ces arcs, vient faire coin en b, et exercer sur ce seul point une pression qui eût être répartie sur

[ TAS DE Cil A TIGE ]

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'toute la surface dt- la pile. T.i's arcs pressés à la clef en étendent ;i s'é

9 [ TAS DE C.UARGE ]

ci'aser en d, peuvent se disloquer, ne plus épauler qu'imparfaitement le coin de pression. Celui-ci, reposant sur son angle seulement, s'écrase, et les pressions, agissant très-irrégulièrement sur la pile, brisent ses assises. Cet accident, assez fréquent, ainsi que nous venons de le dire, dans les édifices bâtis au xii^ siècle, l'on n'avait pas encore acquis une parfaite expérience de l'effet des grandes constructions voûtées leposant sur des points d'appui grêles, doit éveiller l'attention des architectes chargés de la restauration de ces constructions. Souvent, en apercevant des piles écrasées, bien que d'une section notable, on croit à l'insuffisance des matériaux employés, et l'on se contente de remplacer les assises éclatées. C'est l'effet; mais la cause réside presque tou- jours dans les sommiers qui n'ont pas de tas de charge ou de lits hori- zontaux au-dessus des chapiteaux, à la naissance des arcs. Il est donc urgent de supprimer cette cause.

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'YTOOTfF

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L'opération est souvent périlleuse, et demande de l'attention. Rem- placer les assises écrasées d'une pile, dans ce cas, sans relancer les som- miers en tas de charge ou à lits horizontaux, à la place des claveaux disposés comme il est dit ci-dessus, c'est faire un travail inutile.

Les accidents qui s'étaient produits dans des édifices du xii^ siècle, à cause de l'absence ou de l'insuffisance des tas de charge, ne furent pas perdus pour les maîtres du xiii^ siècle. Ceux-ci en vinrent bientôt, ainsi que nous le démontrons dans l'article Construction, à ne plus donner de coupes aux claveaux que quand leur extrados échappait à l'aplomb de la charge supérieure (fig. 3). Ce principe une fois admis,

i\-. 2

[ TAS DE CHARGE ] 10

ils en tirèrent des conséquences nombreuses ; ils parvinrent ainsi souver.t à neutraliser presque complètement des poussées d'arcs sur des murs, ou à diminuer considérablement le volume et le poids des maçonneries destinées à contre-buter ces poussées.

La théorie de ce principe est celle-ci (fig. 6) : Soit une nef voûtée en arcs d'ogive A, avec triforium B et galerie C au-dessus, à la naissance des grandes voûtes, avec bas côté D également voûté en arcs d'ogives. ïl s'agit : de ne pas écraser les piles cylindriques E ; de ne pas avoir un cube de culées d'arcs-boutants F considéi'able. Les contre- forts G sont élevés suivant une saillie assez prononcée pour présenter non-seulement une butée suffisante aux voûtes des collatéraux, mais encore une assiette assez large pour résister à une pression inégale. Les assises H de ces contre-forts sont taillées en tas de charge au droit de la naissance des arcs-doubleaux et arcs ogives I des voûtes des bas côtés, afin de recevoir sur leurs lits horizontaux le porte à faux de la pile F en K. De même en L, les assises au droit de la naissance des arcs-bou- tants M sont taillées en tas de charge pour recevoir le pinacle N en porte à faux. La ligne ponctuée NO étant l'aplomb du parement intérieur P, il est clair que si l'arc-boutant M n'existait pas, tout le système de la pile butante serait en équilibre avec une propension, au moindre mou- vement, à se déverser en L. Cet empilage d'assises tend donc à s'incli- ner vers la grande voûte, et à exercer par conséquent sur celle-ci une pression. C'est l'arc-boutant qui transmet cette pression. Au-dessus de la pile ou colonne E, les assises sont taillées en tas de charge en R, pour recevoir sur des lits horizontaux la pile S. Les assises de naissance des arcs-doubleaux et arcs ogives de la grande voûte T sont taillées en las jde charge pour reporter la pression des claveaux sur la pile V et sur la colonne E. Ainsi c'est à l'aide de ces tas de charge que l'équilibre du

11 [ TAS l'iE CHARGE

système général est obtenu. C'est grâce à l'équilibre de la pile F, ten- dant à s'incliner vers l'intérieur de l'édilice, que la butée de l'arc-bou- tant peut être sensiblement réduite. Le chapiteau de la pile E, étant plus

^

saillant vers la nef que vers le bas côté, a ainsi son axe sous la résul- tante des pressions de la grande votàte, résultante rendue presque verticale par la butée de l'arc-boutant. Les assises en tas de charge R ont encore pour effet d'empêcher la poussée des voûtes des bas côtés

[ TEMI'Li: j 12

de fiiirc roiulir k'> piliers E vers l'inLérieiir, en reporlaiiL l;i résultante dépression de ces voûtes suivant Taxe de ces ])iliers.

C'est conlormémcnt à cette théorie que l'église si intéressante de Notre-Dame de Dijon a été construite. Malheureusement l'exécution peu soignée, faite avec trop de parcimonie et par des ouvriers qui ne com- prenaient pas parfaitement le système adopté, laisse trop à désirer. La conception n'en est pas moins très-remarcjuable et due à un maître savant. C'est en mettant d'accord l'exécution avec la théorie, que ce monument peut être restauré sans beaucoup d'efforts. 11 ne faudrait pas croire que ces combinaisons de structure nuisent à l'effet, car cer- tainement l'église de Notre-Dame de Dijon est un des beaux monuments de la Bourgogne. 11 ressort môme de l'adoption de ce système d'équi- libre une franchise de parti, une netteté, qui charment les yeux les moins exercés.

Les maîtres des \iv* et xv* siècles, très-savants constructeurs, ne négligèrent pas d'employer les tas de charge, et ils en comprenaient si bien l'importance, qu'ils avaient le soin de les faire tailler dans de très- hautes assises, pour supprimer les chances de rupture. Mais, à l'article Construction, on trouvera de nombreux exemples de l'emploi de ce système d'appareil.

TEMPLE, s. m. Neuf t'hcvaliers, compagnons d'armes de Godefroy de IU)uillon, fh'ent vani devant Garimond, patriarche de Jérusalem, de se consacrer à la terre sainte '. Vivant d'aumônes, voués au célibat, con- sacrant tous les instants de leur vie à protéger les pèlerins, à détruire le brigandage et à combattre les infidèles, ils obtinrent de Baudouin II, roi de Jérusalem, de demeurer près du temple, dans une des dépendances du i)alais de ce prince. Dès lors ils furent appelés Templiers ou cheva- liers du 'J Vmple, ou encore soldats du Christ {Christi milites).

Ces premiers chevaliers du Temple étaient soumis à la règle de Saint- Augustin. Ayant été admis près du pape Honoré II pour obtenir une constitution particulière, ce pontife les envoya au concile de Troyes, en 1128, saint Bernard composa pour eux une règle fixe qui fut adoptée. Bientôt cet ordre devint un des plus riches et des plus puissants de la chrétienté. Du temps de Guillaume de Tyr, le couvent de Jérusalem conqjtait trois cents chevaliers et un nombre beaucoup plus considé- rable de frères servants. Des commanderies s'élevèrent sur tout le sol de l'Occident, en outre des établissements de Palestine et de Syrie. Les templiers, dès le xii" siècle, possédaient des châteaux, des places fortes, des terres en nombre prodigieux, si bien que le P. Honoré de Sainte-

' Ces neuf chevaliers sont : Hugues de Paycns, Godefroy de Saint-Omer, André de Montbard, Gundomar, Godefroy, Roral, Geoffroy Bisnl, Payen de Montdésir, Arcliani- baud de Saint-Aijjuaii, ou, suivant Li'jcune, Hugues, comte de Cliampagno, fondateur de Olairvaiix.

13 f TEMPLE ]

Mario cslinie (]ue les revenus de Tordre s'élevaient à la somme de 54 000 000 de francs '.

On donnait le nom de temples, pendant le moyen âge, aux chapelles <les commanderies de templiers; ces chapelles étaient habituellement bâties sur plan circulaire, en souvenir du saint sépulcre, etassez exiguës. Mien entendu, les plus anciennes chapelles de templiers ne remontent (pTau milieu du xii" siècle environ, et elles furent presque toutes' bâties il cette époque.

Le chef-lieu de l'ordre, après l'abandon de Jérusalem par les Occi- dentaux, était Paris. Le temple de Paris comprenait de vastes terrains dont la surface équivalait au tiers de la capitale; il avait été fondé vers 4U8, ou, d'après Félibien, au retour de la croisade de Louis YII. Au moment du procès des templiers, c'est-à-dire en 1307, les bâtiments du Temple à Paris se composaient de la chapelle circulaire primitive du xir siècle, qui avait été englobée dans une nef du xni% d'un clocher tenant à cette nef, de bâtiments spacieux pour loger et recevoir les frères hospitaliers. Mathieu Paris raconte que Henri III, roi d'Angle- terre, à son passage à Paris, en 1254, logea au Temple, s'élevaient de nombreux et magnifiques bâtiments destinés aux chevaliers, lors de la tenue des chapitres généraux, car il ne leur était pas permis de loger ailleurs-. En 1306, une année avant l'abolition de l'ordre, le donjon était achevé; il avait été commencé sous le commandeur Jean le Turc. Ce donjon consistait en une tour carrée fort élevée, flanquée aux quatre angles de tourelles montant de fond, contenant des escaliers et des guettes 3. L'étendue, la beauté, la richesse et la force du Temple à Paris, provoquèrent l'accusation portée contre eux. En effet, l'année précédente, en 1306, le roi Philippe le Bel s'était réfugié au Temple pendant les émeutes soulevées contre les faux monnayeurs, et de cette forteresse, il put attendre sans crainte l'apaisement des fureurs popu- laires. Il songea dès lors à s'approprier une résidence plus sûre, plus vaste et splendide que n'étaient le Palais et le Louvre.

L'hospitalité magnifique donnée aux princes par les templiers, pos- sesseurs de richesses considérables, sagement gouvernées, ne pouvait manquer d'exciter la convoitise d'un souverain aussi cupide que l'était Philippe le Bel. Plus tard l'hospitalité que Louis XIV voulut accepter à Vaux ne fut guère moins funeste au surintendant Fouquet.

Les derniers chevaliers du Temple qui quittèrent la Palestine revin- rent en Occident, possesseurs de 50 000 florins d'or et de richesses mo- bilières considérables. Ces trésors n'avaient fait que s'accroître dans leurs commanderies par une administration soumise à un contrôle sévère. Le mystère dont s'entouraient les délibérations de l'ordre ne

Il \oycz l'Histoire de9 chevaliers templiers, par Elizé de Montagnac. Paris, 18Gi. - Voyez Dubreuil, Théâtre des antiquités de Paris, livre lîl. 3 C'est dans ce donjon que Louis XVI fut détenu eu 1792.

[ TEMPLE ] l'i

pouvait d'ailleurs qu'exagérer ropinioii qu'on se faisait de leurs biens. Dès qu'ils eurent été condamnés et exécutés, Pliilippe le Bel s'installa au Temple. Ouant aux trésors, ils passèrent dans ses mains et dans celles du pape Clément V, complice du roi dans cette inique et scandaleuse procédure. Plus tard le Temple de Paris et les commanderics de France furent remis aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem ', puis de Hhodes et de Malte.

Sauvai -s'exprime ainsi au siijel du Tcnqjle: ce C'est une église gothique, « accompagnée devant la porte d'un petit porche ou vestibule antique, (( et enrichie en entrant d'une coupe (coupole), dont la voûte est égale u à celle du vaisseau, et soutenue sur six gros piliers qui portent des <( arcades au premier étage, et sur autant de pilastres au second, qui (( s'élèvent jusqu'à l'arrachement de la voûte. Cette coupe (coupole) est (( entourée d'une nef, dont la voûte a une élévation pareille à ces (( arcades. Cette partie d'entrée, qui est l'unique en son espèce que <i j'aie encore vue en France, en Angleterre et dans les dix-sept provinces, (( non-seulement est majestueuse et magnifique par dedans, mais encore « fait un effet surprenant et plaisant à la vue par dehors. »

(( Le circuit de ce lieu, dit Corrozet'' (le Temple, ses dépendances et <( cultures), est très-spacieux et plus grand que mainte ville renommée « de ce royaume; il est clos de fortes murailles à tourelles et carneaux <( larges, pour y cheminer deux hommes de front. sont plusieurs cha- (( pelles et logis en ruyne, qui servaient aux congrégations des templiers. « chacun en sa nation.... Y sont aussi plusieurs riches bastimens nou- (( veaux faits par les chevaliers de Rhodes, auxquels les biens desdits (( templiers furent donnez, et par conséquent ledit lieu du Temple, « dont l'église est faite à la semblance du temple de Jérusalem... »

Réunissant les renseignemenlsquenous avons pu nous procurer sur le Temple de Paris \ nous donnons le plan de l'église (iig. 1). La rotonde datait de la première moitié du xii* siècle. Après la sortie des templiers de la Palestine, cette rotonde fut augmentée du porche A, dont parle Sauvai, et un peu plus tard de la grande nef B. Le bas du clocher C datait également du xu'^ siècle, et rétame du belfroi, du coniinencement du xui" siècle.

Le porche A était à claire-voie dans la ])aitie inférieure, et vitré dans la parlie supérieure. Cette disposition, adoptée fréquemment

1 C'est en 1317 que, par une transaction passée entre les elievaliers liospitaliers et Plii- lippe le Lonj,', il est démontré que le séquestre îles biens des templiers s'était proloniré jusqu'en 4313. Donc la couronne avait perçu pomlant une période de six ans les énormes revenus de ces biens; de plus, tous les biens meubles et les trésors étaient restés entre les mains du roi.

- Livre IV, p. A54.

3 Antiqnitez de Paris, G. Corrozet Parisien, 1586, part, 1, p. 108.

* Voyez le plan de Paris de Verniquet, le grand plan de Mérian, les gravures d'Isrnél Sylvestre, rœu\re de Marot : l'Architecture franchise.

15

[ TEMPLE !

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pour les cloîtres, produisait ici un effet très-pittoresque, ainsi que le remarque Sauvai. Une coupe longitudinale (fig. 2) fera saisir la dispo-

[ TEMPLE ] IG

silion originale de ces conslruclions ajoalôes à la rotonde primitive. En A, est le porche avec ses claires-voies latérales; au-dessus, les fenê- tres vitrées. C'est à peu près la disposition qui subsiste à Aix-la-Cha- pelle, mais mieux entendue. La rotonde endobce avait conservé ses-

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voùtes et son étage supérieur, qui formait saillie extérieurement sur les parois du narthex et de la grande nef. Le triangle équilatéral avait été le générateur du plan de la rotonde. On sait (jue le triangle équilatéral était un des signes adoptés par les templiers. Des fragments de vitraux fournis par ^L de Penguern, et provenant de la chapelle de la comman- derie de Brelvenncz, laissent voir la croix de gueules entourée de l'orlc d'or des templiers et le triangle équilatéral. Dans la chapelle de Saint- Jean de Creac'h, près de Saint-Brieuc, sont placées plusieurs dalles tombales de chevaliers du Temple. Sur l'une d'elles est gravée une petite croix latine, et au-dessous une épée posée diagonalement ; entre l'épée et la croix est un triangle écfuilatéral -.

' Voyez les ïrra\iircs tic ^[aI•ot et d'Ismi-l Sjlveslro.

- Hi-I. f/a c/tcia/icrs tem]i/icrs, par Elizé de Montaçrnac. Paris, A. Aubry, 186i.

Los francs-maçons ont prétendu continuer l'ordre du Ten)ple, et posséder même un testament ou cliarto de transmission d'un grand maitrc dont le pouvoir secret avait été reconnu par les frères postérieurement à la mort de Jacques de Molay.

17 [ TEMPLE ]

11 ne faut pas oublier que les fondateurs de l'ordre du Temple étaient au nombre de r/m/" (carré de 3), qu'il ne leur fut permis d'ordonner de nouveaux frères qu'après neuf années, et que les nombres 3 et 9 se retrouvent fréquemment dans les chapelles des commanderies. La grande rotonde de Paris possédait à l'intérieur six piliers, et exté- rieurement douze travées (fig. 1). Son tracé n'avait pu être obtenu donc que par deux triangles équilatéraux se pénétrant, ainsi que l'indique kl fi^rure 3.

La chapelle de la commanderie de Laon, qui date du milieu du XII* siècle environ, est un octogone dont les côtés, intérieurement, ont neuf pieds. Cette chapelle (fig. k) paraît avoir été bâtie d'un seul jet, sauf l'abside, qui peut être quelque peu postérieure. Elle possède un porche ou narthex, avec tribune au-dessus, bâtie après coup, et qui était mise en communication avec les logis de la commanderie. Les murs de l'octo- gone ont trois pieds d'épaisseur, les contre-forts trois pieds de largeur. Une assise de bancs de pierre est disposée à la base des parois inté-

IX. 3

f ÏEMI'LE ] 18

rieurcs. Yoici (lia;. 5) la Cim\w lonj^iladinale de cette chapelle. La voùle est construite à pans, avec nervures saillantes sous les arêtes rentrantes.

Les dispositions de ces chapelles exiguës, avec sanctuaire peu impor- tant, indiquent assez que les chevaliers du Christ ou du Temple n'ad- mettaient pas le public pendant les cérémonies religieuses. Ces chapelles servaient aussi de lieu de séances pour les délibérations qui, d'ordi- naire, se tenaient la nuit. D'ailleurs d'une extrême sobriété d'ornemen- tation, ces petits monuments du xn'" siècle se ressentent de l'influence de l'abbé de Citeaux, (pii avait rédigé les statuts de l'ordre. Cette sim- plicité se retrouve sur les dalles tumulaires qu'on rencontre encore dans ces édihces; dépourvues d'inscriptions, elles ne montrent que la croix de l'ordre, une épée, un triangle ou quelques attributs, très-rare- ment des écussons armoyés '. Dans la chapelle de Laon, trois de ces

1 Une des tombes de la cliapcllc de la commanderie, près du liameau de Crcac'li, présente une croix ancrée, accostée à gauche d'une épce, à droite d'un écusson a sept 'inacles, trois, trois, un, qui est Holiau ancien. (Ilist. des chevaliers templiers, ouvrage ^léjù cité, p. 135.)

19 [ TEMPLE ]

tombes existent à l'entrée du sanctuaire; elles sont ornées de la croix pattée en gravure.

I

Les templiers possédaient en Syrie et en Occident un grand nombre de châteaux et de forteresses '. Obligés de quitter la terre sainte après le siège d'Acre, en 1291, rentrés en France, en Angleterre, en Espagne, ils possédaient des commanderies, et rapportant avec eux de grandes

* Parmi les châteaux importants que les templiers avaient élevés en Syrie, nous cite- rons ceux de Tortose (Antarsous), de Safita, d'Arcymeh, de Toron et d'Athlit. Ces châ- teaux renferment habituellement un gros donjon carré ou sur plan barlong, et leurs enceintes sont également flanquées de tours quadrangulaircs. « Les châteaux de Safita, « d'Areymeh, d'Athlit, et surtout la forteresse de Tortose » , dit M. G. Rej, dans son Essai nur la domination françnitn en Syrie, « nous fournissent une série de types permettant a de donner une étude aussi complète que possible de cet art, dont les meilleures pro- « ductions se trouvent dans les principautés d'Antioche et de Tripoli, si riches, la prc- n mière particulièrement, en monuments byzantins. » Tortose, adossée à la mer, fut la dernière place qu'occupèrent les templiers en Orient. Ils n'évacuèrent cette forteresse que le 5 juin 1291. En Occident, les templiers adoptèrent également, pour la construc- tion de leurs donjons, le plan carré ou barlong. C'est sur cette donnée qu'était bâtie la tour dite de Bichat, à Paris, et qui ne fut détruite qu'en 1855. (Voy, Toun.)

[ TIRANT ] 20

richesses, malgré les désastres de leur ordre, ils employèrent ces trésors à augmenter et à embellir leurs résidences; leurs loisirs, à former, dans l'État féodal déjà vers sou déclin, une corporation compacte, puis- sante, occupée d'intrigues diplomatiques, hautaine, avec laquelle tous les pouvoirs devaient compter. Leurs grands biens, administrés avec économie à une époque tous le propriétaires terriens et les suze- rains eux-mêmes manquaient toujours d'argent, leur permettaient de prêter des sommes importantes : il esta croire que ce n'était pas sans intérêts. Une pareille situation leur créa de nombreux et puissants ennemis, et le jour Philippe le Bel, qui était parmi leurs débiteurs, se décida à les faire arrêter et à leur intenter le plus inique et le plus monstrueux procès, le roi eut pour lui l'opinion de la féodalité, du clergé et des établissements monastiques. Le mystère dont s'entouraient les templiers prêtait merveilleusement aux accusations absurdes aux- ([uelles ils furent en butte. Il est certain que l'ordre des Templiers, la Palestine perdue, devenait pour les États d'Occident un grand em- barras, sinon un grand danger. Le coup d'État qui supprima cet ordre délivra le pouvoir suzerain d'un des nombreux périls qui l'entouraient, mais lui enleva dans l'opinion du peuple une partie de la foi en sa jus- tice et en sa grandeur morale, que Louis IX avait su imposer à toutes les classes du pays,

THÉÂTRE, s, m. Pendant le moyen âge, il n'existait pas de locaux des- tinés aux représentations scéniques. Les mystères, les farces et mome- ries, les chansons de geste dites par des acteurs, étaient représentés dans les grand'salies des châteaux, dans les églises, dans les cimetières, ou sur des échafauds dressés dans les carrefours, ainsi que cela se pra- tique encore pendant les foires. Ce n'est qu'au xvii* siècle que l'on commença en France à élever des salles uniquement destinées aux jeux scéniques. Le goût pour le théâtre, cependant, remonte chez nous à une époque éloignée, et il existe des mystères et moralités qui datent de la lin du XII* siècle,

TIERCERON, s. m. {(ierceret). Nervure de voûte en tiers-point, qui, bandée entre l'arc-doubleau et le formeret, aboutit à la lieme, laquelle réunit la clef de l'arc-doubleau ou du formeret â celle des arcs ogives. (Voy. Toute.)

TIRANT, s. m. Pièce de fer ou de bois qui maintient l'écartement des arbalétriers d'une ferme, ou le devers de deux murs parallèles, ou la poussée d'un arc. Les entraits, dans les charpentes de combles, sont de véritables tirants (voy. Charpente). Pour fermer leurs voûtes, les constructeurs du moyeu âge plaçaient provisoirement des tirants, afin d'éviter les poussées, en attendant que les piles fussent chargées. Ces tirants étaient habituellement de bois, et étaient sciés au ras de l'intrados du sommier des arcs, quand les constructions étaient terminées. A la

21 [ TOMBIÎAU ]

calhédi-ale de Reims, ces tirants étaient de fer, avec des œils passant dans des crochets qui sont restés en place. Il est peu de voûtes de colla- téraux où l'on n'ait l'occasion d'observer la trace de ces tirants.

TOILES (peintes). On employait souvent, pendant le moyen âge, les toiles peintes pour tapisser les intérieurs des appartements et pour décorer les grandes salles et églises. Le trésor de la cathédrale de Reims possède encore un certain nombre de toiles peintes de la fin du xv* siècle, qui sont d'un grand intérêt. Ces toiles, dans les intérieurs des châteaux et hôtels, étaient attachées à des châssis, ou simplement suspendues à des tringles de bois ou de fer. Les clotets, ces cabinets qu'on impro- visait dans les grandes pièces, étaient souvent composés de simples châssis de bois tendus de toiles peintes. (Voyez le Dictionnaire dumobilier français.)

TOMBEAU, s. m. {sepouture, sepoidture, tumbe). De tous les monuments, les tombeaux sont ceux qui présentent peut-être le sujet le plus vaste aux études de l'archéologue, de l'ethnologue, de l'historien, de l'artiste, et" voire du philosophe. Les civilisations, à tous les degrés de l'échelle, ont manifesté la nature de leurs croyances en une autre vie par la façon dont elles ont traité les morts. Supprimez toute idée de la durée de l'individu au delà de l'existence terrestre, et le tombeau n'a plus de raison d'être. Or, depuis les races supérieures jusqu'aux noirs du sud de l'Afrique, on voit, en tout temps, les hommes ensevelir leurs morts avec l'idée plus ou moins nette d'une prolongation ou d'une transfor- mation de l'existence. On pourrait faire l'histoire de l'humanité à l'aide des tombeaux, et le jour un peuple cessera de perpétuer l'individualité des morts par un monument, un signe quelconque, la société, telle du moins qu'elle a vécu depuis les temps historiques, aura cessé d'exister. Le culte des morts est le ciment qui a constitué les premières sociétés, qui en a fait des institutions permanentes, des nationalités, c'est-à-dire la solidarité du présent avec le passé, la perpétuité des tendances, des aptitudes, des désirs, des regrets, des haines et des vengeances. Faites que les morts, chez un peuple, soient confondus dans un engrenage administratif de salubrité, et traités décemment, mais comme une matière dont il faut hâter la décomposition pour en rendre le plus tôt possible les éléments à la nature inorganique, ainsi qu'on traite un engrais ; faites que cela entre dans les mœurs et les nationalités, ces agglomérations traditionnelles, puissantes et vivaces, ne seront plus que des sociétés anonymes constituées pour... tant d'années, à moins de supposer toutefois que les idées métaphysiques les plus abstraites sur l'existence de l'âme soient communément acceptées comme elles peuvent l'être par une demi-douzaine de philosophes au milieu d'un pays de plusieurs millions d'habitants. Il sera bien difficile de faire admettre l'indifférence absolue pour la dépouille périssable d'une personne qu'on a aimée, respectée

TOMBEAU 1 22

OU connue. Et dans nos grandes villes, s'il est une chose qui cli()(|ue le sentiment populaire, c'est ce (ju'on appelle la fusse commune.

Ce n'est que depuis le xvi- siècle qu'on a imaginé de donner aux sépultures un caractère funèbre; de les entourer d'emblèmes, d'attributs ou d'allégories qui rappellent latin, la décomposition, la douleur sans retour, l'anéantissement, la nuit, l'oubli, le néant. Il est assez étrange que des idées se soient fait jour chez des peuples qui se piquent d'être chrétiens, et chez lesquels, en chaire, on montre la mort comme une délivrance, comme la fin des misères attachées à la courte existence terrestre. Les y^a/Ww, par opposition, ont donné aux monuments funé- raires un caractère plutôt triomphal que désolé. Le moyen âge avait conservé cette saine tradition ; les tombeaux qu'il a élevés n'adoptent jamais ces funèbres attributs mis à la mode depuis le xvi* siècle ces effets théâtrals ou ces froides allégories qui exigent toujours, pour être comprises, la présence d'un cicérone.

De la mort il ne faut point tant dégoûter les gens, puisque chacun doit subir sa loi; il ne paraît pas nécessaire de l'entourer de toute cette friperie de mélodrame, disgracieuse et ridicule .C'est à la fin de la renaissance qu'on éleva les premiers mausolées décorés d'alléo-ories funèbres sorties de cerveaux malades : d'os de mort, de linceuls soulevés par des squelettes, de cadavres rongés de vers, etc. L'art du grand siècle ne pouvait manquer de trouver cela fort beau, et le xviii^ siècle renchérit encore sur ces pauvretés. Ce moyen âge, que plusieurs nous présentent toujours comme maladif, ascétique, mélancolique, ne prenait pas ainsi les choses de la mort, non plus que les Grecs et les Romains. Ceux-ci avaient, comme on sait, l'habitude de brûler les cadavres, ce qui avait beaucoup d'avantages. Le long des chemins qui rayonnaient vers les cités, étaient élevés des tombeaux. Cette disposition seule indique assez que, pour ce?, païens, la sépulture ne faisait j)as naître les idées lu"ubres qui s'emparent de nous aujourd'hui dans les cimetières. Ces voies des tombeaux, dont les faubourgs de Rome étaient entourés, n'empêchaient pas les gens qui passaient sur les chemins de s'entretenir des sujets les moins graves, sans que pour cela le respect pour les morts fût moins profond. i»cndant le moyen âge, les cimetières ne sont pas davantage pris au point de vue lugubre, romantique. Le moyen âge, pas plus que l'antiquité, n'a peur de ses morts. Si les Grecs aimaient à s'asseoir et à deviser au pied d'une tombe placée sur le bord d'un chemin, nos aïeux se réunissaient volontiers dans les cimetières pour traiter de certaines affaires. La nuit, ces enceintes, indiquées par un fanal, servaient au besoin de refuge au voyageur, qui ne songeait point aux revenants, du moins dans nos contrée> françaises. Ces cimetières étaient presque tou- jours entourés d'un portique bas, et c'était sous cet abri que le pauvre et le voyageur attardés, qui ne pouvaient se faire ouvrir les portes de la ville, attendaient le jour. Nous n'entreprendrons pas la description des cimetières gallo-romains

23 [ T0MI5EAU ]

ot mérovingiens. Ce travail, fait et bien lait >nr une partie de la France par M. l'abbé Cochet', nous dispensera de parler des sépultures des premiers conquérants barbares des Gaules, d'auUmt que ces sépultures n'aftectent aucune apparence architectoniquc. Ce sont des ensevelisse- ments dans des cercueils de bois, de pierre, ou à même le sol, qui n'ont d'intérêt qu'au point de vue de l'histoire ou de l'archéologie.

Il paraîtrait que l'usage d'élever des tombeaux le long des voies publiques ne fut pas entièrement abandonné pendant la période méro- vingienne. Grégoire de Tours cite plusieurs exemples de ces sortes de monuments-. Plus tard, sous les premiers Carlovingiens, les personnages considérables tenaient à être ensevelis sous l'égout des toits des églises, chapelles ou oratoires^. Cette coutume persista jusque vers le milieu du XII* siècle. On enterrait aussi sous les porches des églises et dans les lieux voisins qui étaient bénis. Ce ne fut qu'à la fm du xii^ siècle que s'établit l'usage d'enterrer dans les églises, et d'élever des monuments ou de graver des dalles commémoratives sur les sépultures.

Les premiers chrétiens, contrairement à l'usage admis chez les Grecs et chez les Romains, ne brûlaient pas les corps, ils les ensevelissaient dans des niches pratiquées dans les parois de cryptes, ou dans des sar- cophages de pierre ou de marbre. Ces sarcophages, si les personnages étaient considérables, restaient souvent apparents dans des chambres souterraines; ils étaient décorés de sculptures symboliques ou de signes religieux, croix, monogrammes du Christ, colombes, etc. Habituelle- ment ils étaient posés sur des dés ou colonnettes, afm de les isoler de terre. Ces sarcophages se composaient d'une auge oblongue quadran- gulaire, avec couvercle en forme de toit à deux pentes ou bombé. Le corps du défunt était déposé dans cette auge''. Les tombeaux du moyen âge procèdent de ce principe. Mais, vers le milieu du xif siècle, on plaça sur le couvercle l'efligie du mort, et alors le sarcophage n'était plus

' La Normandie souterraine, par- M. l'abbé Cochet. Paris, 1855.

- L'ovéque Aravatius « s'étant rendu dans la \ille de Maestricht, y fut attaqué d'une (( lièvre léi^iTC dont il mourut. Son corps, lavé par les fidèles, fut enterré près de la voie <( publique. » {llisi. Franc, hv. II, cbap. v.)

* ■( Un saïkmi fisl n(inreillier (Richard)

« Lez la meisicre del niusUer (conlre le mur de l'église),

« A melrc cmprès sa morl sun cors

« Suz la gutierc de defors.. »

[Rnmaii de Rou. vers 5879 et suiv.) ^ Nous avons trouvé, dans l'église abbatiale de Saint-Denis, au-dessous du pavé de la basilique de Dagobert, plusieurs sarcophages de pierre, plus larges d'un bout que de l'autre. Sur le couvercle et l'un des bouts d'un seul de ces sarcophages sont gravées grossièrement des croix pattées; les autres sarcophages sont unis. Ils contenaient des ossements complètement réduits en poussière, des traces d'étoffes et des fils d'or qui entraient dans le tissu, quelques bouts de courroie d'argent (déposés au musée de Clunj). Plusieurs de ces corps avaient été ensevelis sans la tète, ce qui ferait supposer que les chefs étaient placés à part dans des reliquaires.

[ TOMBEAU ] 2ll

ordinairémoiit qu'un simulacre, et le corps était déposé au-dessous, dans une fosse ou un petit caveau. Ce fut aussi vers cette époque que l'on se contenta souvent de placer sur le cercueil enterré une dalle gravée ou une lame de bronze représentant le défunt. La partie principale du tom- beau, le sarcophage, ou plutôt son simulacre, ne fut bientôt qu'un accessoire, un véritable socle portant des figures couchées, elle monu- ment, outre ces statues, se composa de dais élevés ou de sortes de cha- pelles en façon de larges niches.

Les tombeaux du moyen âge peuvent donc être divisés en trois séries : la première comprend les sarcophages proprement dits, plus ou moins décorés de sculptures, mais sans représentation du défunt; sarcophages apparents, placés au-dessus du sol ; la seconde, les socles posés sur une sépulture, portant parfois l'effigie du mort, et placés, soit dans une sorte de niche ou petite chapelle, soit sous un édicule en forme de dais; la troisième, les tombes plates posées au niveau du pavé des églises, gravées ou en bas-relief, et formant comme le couvercle de la fosse renfermant le cercueil.

Les sarcophages contenant réellement les corps, sans effigie, ne se trouvent guère passé le xW^ siècle, mais ils sont très-nombreux pendant les périodes mérovingienne et carlovingienne.

Voici (fig. 1) quelques-unes des formes qu'afiectent ces sarcophages'. Pendant les xi" et xii-^ siècles, on creusa encore des sarcophages rec- tangulaires, comme pendant la période gallo-romaine, avec bas-reliefs sculptés sur les parois. Nous citerons, entre autres, le sarcophage de sauit Hilaire le Grand, de Poitiers, dessiné par Gaignières^ Co/Zec^. Bod- iéienne), et qui datait du xr siècle; celui de saint Hilaire, près de Gar- cassonne, du xii-- siècle ; ceux des comtes de Toulouse, placés contre les parois du transsept méridional de Saint-Sernin de Toulouse, xi« et xii" siècles. Ces derniers ont été posés sur des colonnettes, dans' une sorte de petite chapelle extérieure, vers la fin du xii« siècle. Dans les provinces méridionales, la Provence, le Languedoc, le Lyonnais, l'usage de déposer les corps dans des sarcophages de marbre persista longtemps: c'était une habitude antique conservée chez ces populations. Au musée de Toulouse on voit des sarcophages du xiv« siècle, qui affectent absolument la forme des cuves sépulturales romaines, mais qui sont décorés d'ornements et d'attributs qui appartiennent à cette époque avancée du moyen âge'-. Les

» A, dessus et bout duii des sarcophages mérovingiens de Saint-Denis; B sircophi-e de saint Andoche (dom Plancher, Hisf. de Bourgogne, t. ]F, p. 520); C, couvercle d'un sarcophage dans l'église de Saint-Hilaire de Poitiers, vni= siècle.

2 Sur les sarcophages des derniers temps de lempire romain, on voit très-souvent des représentations sculptées de chasses. Cette tradition se retrouve encore dans des monuments tuiiéraires du xii« siècle. Il existe au musée de Niort, entre autres, un sarco- phage de cette époque, sur le couNcrcle duquel sont représentés unseigneur et sa femme à cheval, chassant au faucon ; puis, au milieu d'arbres, un homme qui tend des pan- neaux propi es à prendre des oiseaux, un archer, des chiens et des lièvres.

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corps étaient bien évidemment renfermés dans ces auges ; tandis que dans

IX. h

L TOMUEAT ] 2G

les provinces du Nord, ainsi que nous l'avons dit plus haut, ils étaient enterrés sous le simulacre du sarcophage, qui était alors un cénotaphe.

Le sarcophage devenant cénotaphe, il était naturel de couvrir celui-ci d'un dais, d'un arc, d'en faire un monument honorifique, de le consi- dérer comme un lit de parade sur lequel l'eriigic du mort était posée.

Les artistes du moyen âge ont apporté, dans la composition des tom- heaux, l'esprit logique que nous retrouvons dans leurs œuvres. Le tom- beau, pour eux, était la perpétuité de l'exposition du mort sur son lit (le parade. Ce qui avait été lait pendant quelques heures avant l'enseve- lissement, on le figurait en pierre ou en marbre, afin de reproduire aux yeux du public la cérémonie des funérailles dans toute sa pompe. Mais à cette pensée se môle un sentiment qui exclut le réalisme. Des anges thuriféraires soutiennent le coussin sur lequel repose la tête du mort. Sur les parois du sarcophage sont sculptés les pleureurs, les confréries, quelquefois les saints patrons du défunt, ou des anges. C'est l'assistance poétisée. Nous allons tout à l'heure présenter des exemples de ces dispo- sitions.

Un curieux monument nous explique l'origine de ces tombeaux cénotaphes, avec l'exposition du mort. C'est un chapiteau du porche occidental de l'église Saint-Séverin (vulgairement Saint-Seurin) de Bor- deaux. Ce porche date du commencement du xii' siècle. L'une de ses colonnes engagées est couronnée par une représentation du tombeau

27 [ TOMBEAU ]

(le saint Sévcrin, formant chapitc'au sous une naissance d'arc-doubleau. Le corps du saint (fijç. 2), enveloppe d'un linceul, ayant une crosse à son côté gauche, est placé sur une sorte de lit de parade supporté par des colonnettes'; sur les parois de ce lit est gravée l'inscription sui- vante 2. Sur la face :

Sur la face de droite:

Sur celle de gauche

+ SCS SEVERINVS + ; -f-

SIGNIFICAT HAG (sic) PETRA

SEPVLGRVM SGTI SEVERINI.

QVANDO MIGRAVIT .A SEGVLO .. ,M...

Pour éviter la confusion dans cet article, nous poursuivrons l'examen des tombeaux en maintenant le classement que nous venons d'indiquer.

3

On peut considérer comme un dos tombeaux les plus anciens parmi ceux accolés à des monuments religieux, le tombeau que l'on voit à Toulouse, entre les contre-forts des bâtiments des Chartreux. Ce monu-

* Sur le sarcophage de saint Hilairc le Grand, de Poitiers, est représenté de même le corps du saint posé sur une sorte de lit de parade; l'arcliange Michel est placé d'un cote, un second ange de l'autre; puis viennent divers personnages, saints et assistants. Dans la crypte d'Aix-la-Ghapelle, le corps de Gharlemagne, embaumé, était placé dans une chaire, revêtu de ses habits, la couronne en tète, l'épée à son côté.

- Grâce aux soins de M. Durand, architecte à Bordeaux, qui a fait estamper cette inscription, il a été possible de la lire. Voyez la Notice qu'a publiée M. Durand sur ce monument (Bordeaux, iSàli],

[ TOMBEAU ]

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28

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ment du xir siècle, bien conservé, se compose d'un sarcophage place

29 [ TOMBEAU ]

dans une nicho élevée au-dessus du sol, sur des colonnettes. Une aica- ture fonnant claire-voie défend le sarcophage. La ligure 3 présente le plan de ce tombeau, et la ligure à son élévation et sa coupe. Les colon- nettes sont de marbre, ainsi que le sarcophage, les arcatures en pierre, et le reste de la construction en brique. Ce tombeau était entièrement peint. On ne sait pour quel personnage il fut élevé, mais il est bien certain qu'ici le corps était déposé dans le sarcophage même, placé sur cinq colonnettes au-dessus du soubassement, conformément à l'usage admis encore au xii^ siècle dans les provinces méridionales, et qui semble dériver de traditions fort anciennes, étrangères à l'antiquité chrétienne gallo-romaine. Un siècle plus tard, cet usage d'enfermer les corps dans des sarcophages juchés sur des colonnettes était, comme nous l'avons dit plus haut, entièrement abandonné dans les provinces septentrionales, et très-rarement pratiqué même dans celles du Midi. Les corps étaient enterrés. Cependant la tradition inllue sur la forme apparente des tom- beaux. On voit encore dans le cloître de l'église de Saint-Salvy (d'Alby) un tombeau datant de la seconde moitié du xiii"^ siècle, qui présente une disposition analogue à celle du monument des Chartreux de Toulouse donné ci-dessus. A Saint-Salvy, la claire-voie ne préservait

point le sarcophage, mais bien le massif élevé sur la fosse et formant soubassement. Voici (fig. 5) le plan du tombeau du cloître de Saint- Salvy, et (fig. 6) son élévation. La niche sous laquelle est placé le sarco- phage est divisée par une pilette contre laquelle est adossée une statue '. Deux petites voûtes d'arête couvrent cet enfoncement de 0"',97 de pro- fondeur. Au-dessus de l'arcature sont placées trois statues : la Vierge, et deux figures agenouillées, un homme et une femme, qui ne peuvent être que les personnages pour lesquels le tombeau a été fait. Ces trois statues sont abritées sous une triple arcature couronnée par un gable très-obtus. On retrouve encore les traces des peintures qui recouvraient

» Cette statue, mutilée, est celle de saint Paul, patron du dûfunt probablement.

[ TOMBEAU ] 30

entièrement rarchiteclure et la statuaire. Des anges remplissaient les deux tympans de la niche inférieure au-dessus du sarcophage, et nous ne pensons pas que l'homme et la femme en adoration des deux côtés

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de la Vierge aient été représentés sur la dalle recouvrant leur sépulture. La pilette engagée A (voyez le plan) formait une croix se détachant sur les deux tympans (voyez le détail B, fig- 6). Un petit bénitier est engagé «lans la muraille du coté droit.

31 [ TOMBEAU ]

Sur les flancs des églises collégiales et paroissiales, il existait habi- tuellement des cloîtres, et ces cloîtres servaient de lieu de sépulture, non-seulement pour les clercs, mais aussi pour les laïques, qui payaient fort cher l'avantage d'être enterrés près de l'église'. La place préférée était toujours le mur de l'église même. Aussi, le long de nos monu- ments religieux, entre les contre-forts qui donnaient sur l'une des gale- ries du cloître, trouve-t-on encore des traces nombreuses de ces sépul- tures.

Au xiii^ siècle, les lois ecclésiastiques qui défendaient d'enterrer des laïques dans l'enceinte même des églises tombèrent en désuétude. Les chapitres des cathédrales seuls continuèrent généralement d'observer ces règles; mais les paroisses, les collégiales, les églises abbatiales mêmes, tirèrent un profit considérable de la vente du droit de sépulture dans les églises, et bientôt les murs et les pavés des nefs furent couverts de monuments, d'inscriptions et d'effigies. Les chœurs étaient réservés pour les membres du clergé ou pour de très-hauts personnages. De même que dans les cathédrales les évêques étaient ensevelis sous le pavé du chœur ou entre les piliers du sanctuaire, par exception, des princes profitaient du même privilège. En fouillant le chœur de Notre-Dame de Paris pour y établir le caveau actuel des archevêques, nous avon> trouvé la tombe d'Isabelle de Hainaut, première femme de Philippe- Auguste, qui dut être enterrée sous ce pavé, l'église à peine élevée jusqu'aux voûtes-.

C'était principalement dans les églises abbatiales que les princes se faisaient ensevelir. Les fondateurs d'abbayes se réservaient la faculté d'être enterrés, eux et leurs successeurs, dans l'église érigée avec leurs dons. C'est ainsi que beaucoup de monuments remarquables ont pu être

' « Parler vueil de la saincle terre,

« De lesgli>o, ou Ion enlerte

t Riches, pouvres, coiiiniunement ;

« Elle se vent moult chieremenl

A tous cuulx qui ont de lavoir

« Pour deux ou trois pas en avoir- « Et toujours la terre demeure

Pour aultre fois mettre en euvre.

< Chiera terre se peut nommer

( Sans riens la saincteté bijsmer.

< Grans debas sonvenles fois ont ( Les paroisses, dont se nieflonl,

( Pour les corps mors mettre en terre.

( Ils sen pl.iyaoyenl e; font guerre.

« Helas ce nest pas pour le corps

Dont est issue l'âme hors,

« Cest pour avoir la sépulture ;

< Du corps aultreraent ils nont cure.

{Complainte de François Garin, xv siècle, tdit. de 1832, impr. Crapelel, p. 32.)

Le sceau d'argent de cette princesse était déposé dans le cercueil. Conservé pendant quelques années dans le trésor de la cathédrale, il a été volé.

[ TOMBEAU ] 32

conservés jusqu'à la fin du dernier siècle, et même jusqu'à nos jours. Les abbayes de Saint-Denis, en France, de Sainte-Geneviève, de Saint- Germain des Prés à Paris, de Braisne, de Vendôme, de Jumiéges, de Fécamp, de Longpont, de Royaumont, d'Eu, des Célestins à Paris, de Poissy, renfermaient des sépultures splendides de princes et seigneurs, et quelques-uns de ces monuments nous sont restés. L'abbaye de Saint- Denis, fondée par Dagobert, fut particulièrement destinée à la sépulture des rois français, et reçut en effet les dépouilles de la plupart de ces princes, depuis le fondateur jusqu'à Louis XV. L'église ayant été rebâtie par Suger, il est à croire que les monuments anciens (si tant est qu'il y ait eu des mausolées élevés sur les tombes des princes) furent détruits ou fort endommagés. Quand, plus tard, vers le milieu du xiii*^ siècle, on remplaça la plus grande partie des constructions du xii'' siècle, qu'on reconstruisit la nef, le transsept et tout le haut chœur, les derniers restes des tombeaux antérieurs à Louis IX furent dispersés; si bien que pour ne pas laisser perdre la mémoire de ces vénérables sépultures, saint Louis résolut de rétablir tous ces tombeaux, à commencer par celui de Dagobert. Les ossements qu'on put retrouver dans les anciens cercueils furent replacés dans les nouvelles tombes. Parmi les tombeaux anté- rieurs à saint Louis, un seul fut conservé et replacé au milieu du chœur des religieux : c'était celui de Charles le Chauve, qui était de bronze, avec parties émaillées, et qui dut probablement à la solidité du métal de ne pas être détruit comme les autres. Du tombeau de Dagobert il restait, sous le cloître de l'église de Suger, un fragment dont parle dom Doublet ', et que M. Perciera dessiné en 1797. C'était une statue colossale, assise' couronnée, vêtue d'une tunique longue et d'un pallium. Nous reprodui- sons ici (flg. 7) le fragment conservé par le dessin de Percier, et qui ferait croire que ce monument n'était pas antérieur au commencement du xu*^ siècle. Quoi qu'il en fût, nous n'avons pu trouver trace de cette figure, non plus que de celles des deux princes Clovis e-t Sigebert, qui faisaient partie du même monument. Saint Louis n'en éleva pas moins un nouveau tombeau au fondateur de l'abbaye, et le fit placer à l'entrée du sanctuaire, côté de l'épître^. Ce tombeau, qui date par conséquent du milieu du xiii'^ siècle, est un des plus curieux monuments funéraires de cette époque. Il se compose (fig. 8) d'une grande niche surmontée

' « A l'entrée de cette porte » (celle du transsept donnant au midi, dans le cloître des religieux). « entrant en iceux cloistres, à main droite, se voit l'effij^Mc du très cliresticn « Roy Dag:()l)ert, d'une grandeur extraordinaire, assise en une cliaire, la couronne sur <( la teste et une pomme en la main droite; ayant à ses deux costez les effi'^ies de

« ses deux enfaus Clovis et Sigebert, de pierre de liais » (Dom Doublet, Antiq. et

rnchrrrhcs de Vubhmje de Saùicf- Denis eu France, liv. 1, chap. xLiv.)

- Ce tombeau est aujourd'bui replacé en ce même endroit, après avoir été transporté au Musée des monuments français, puis de rendu à l'église, les deux faces, séparées pour faire pendants, avaient été placées des deux côtés du nartbex.

" 33 [ TOMBEAU ]

d'un gable; au bas de la niche est déposé un sarcophage', dont le cou- vercle sert de lit à l'effigie du roi, couchée sur le côté gauche. Au fond de la niche se développe, par bandes superposées, la légende relative à la mort de Dagobert,

Debout, des deux côtés de l'effigie royale, sont les statues de Nantilde, seconde femme de Dagobert, et de Sigebert, son fils aine, qui furent enterrés près de lui. Dans les voussures qui forment la niche, sont sculptés des anges thuriféraires, et, dans le tympan du gable, le Christ et deux évoques, saint Denis et saint Martin, lesquels, en compagnie de saint Maurice, au dire de la légende, délivrèrent l'âme du roi des mains

» Ce sarcophage était feint, car le corps du roi Dagobert avait été déposé sous le maître autel de l'église primitive; peut-être était-il enfermé dans le cercueil dont nous avons donné le couvercle et un bout, ornés de croix pattées (fig. 1, A). Cependant la pierre, replacée sous le règne de saint Louis, avait été creusée comme pour y déposer un corps, et des restes d'ossements y furent trouvés lors de la violation des sépultures en 1793.

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TOMBEAU ]

3i

de> démons, et la conduisirent en paradis. Le devant du sarcophage est

35 [ TOMBEAU ]

fleurdelisé, ainsi que le socle'. Tout ce monument était peint; outre les traces encore visibles de ces peintures, les dessins minutes de Percier fournissent tous les détails de la coloration. Ce tombeau, n'étant pas adossé, laisse voir sa partie postérieure dans le bas côté. Celle-ci est de même surmontée d'un gable avec figures, crochets et fleurons, la partie inférieure restant unie, sans sculpture.

Certaines parties de la statuaire du tombeau de Dagobert sont très- remarquablement traitées. La statue de Nantilde, à laquelle, au musée des Petits-Augustins, M. Lenoir avait fait adapter une tête d'homme-, les groupes des évêques dans les zones légendaires, les anges des vous- sures et la sculpture du tympan, sous le gable, sont d'un style excellent et d'une exécution parfaite. Ce tombeau n'est point dans les données des monuments placés dans l'intérieur des églises : c'est une chapelle, un de ces édicules comme on en élevait dans les cloîtres, entre les contre-forts des églises, et c'est pourquoi nous l'avons présenté ici ; cependant l'effigie du mort est sculptée sur le sarcophage vrai ou feint, tandis que ni tombeau de Toulouse, ni celui de Saint-Sahv d'Alby,' n'avaient de statues couchées.

^ Voici encore un de ces monuments en forme de niche dépourvue d'effigies : c'est celui des deux prélats Beaudoin II et Beaudoin III, évoques de Noyon, qui était placé contre la muraille de l'église abbatiale d'Ourscamp, côté de l'évangile (fig. 9)3. Beaudoin II mourut en 1167. Les épitaphes étaient peintes sur les parois de la niche, et avaient été remplacées cent ans avant Gaignières, auquel nous empruntons ce dessin, parades inscriptions sur vélin posées dans des cadres attachés avec des €haînettes. Ici, comme à Saint- Salvy, la pilette qui forme claire-voie repose sur le sarcophage et protège son couvercle. Ce tombeau, pas plus que ceux de Saint-Salvy et de Dagobert, ne présente d'attributs funèbres. Des fleurs, des feuillages, des sujets légendaires, ou des personnages n'afl'ectant en aucune manière les attitudes de la douleur, décorent ces édicules et en font des œuvres d'art agréables à voir, rien ne fait son- ger à la décomposition matérielle, à la nuit éternelle. Sur les tombeaux, les artistes du moyen âge afi'ectent au contraire de répandre des fleurs et des feuillages à profusion, ainsi qu'on le faisait d'ailleurs autour des

Ce sarcophage a être refait, ainsi que la statue couchée et celle de Sig-ehert, ■qui, dans les transports successifs qu'avait subis ce monument, furent perdues. D'ailleurs le sarcophage et les deux statues ont été copiés aussi fidèlement que possible sur les dessins (minutes) que Percier avait faits de ce tombeau avant sa translation au musée des Petits-Augustins. Le sarcophage primitif était, au dire de dom Doublet, de porphijre gris, mais les fragments que nous eu avons eus entre les mains étaient d'un grès tendre, grisâtre.

2 II faut noter que cette statue, ainsi ridiculement défigurée, a été moulée, réduite, rendue partout comme une des œuvres remarquables du moyeu âge.

3 Ce tombeau datait des premières années du xiu" siècle.

[ TOMBEAU j 36

corps, au moment de l'ensevelissement '. Des animaux, des chasses, des

processions de personnages, rappellent, sur ces monuments, la vie et

» Nous avons très-frcqucmment trouvé, sous les restes des personnages ensevelis pen- dant les xu«, xin« et xiv« siècles, des litières encore visibles d'herbes et de fleurs, notam- ment des roses facilement reconnaissables à leurs tiges garnies d'épines. N'clait-il pas plus sensé de porter ainsi à son dernier séjour une personne regrettée, que de placer son corps dans ces cliars noirs et blancs dont les formes sont ridicules, les décorations du plus mauvais goût, conduits par des cochers vêtus d'une façon burlesque?

37 [ TOMBEAU ]

non la mort. Quand les effigies des défunts sont sculptées couchées sur le sarcopLage, elles ne prennent l'attitude de la mort que fort tard. Habituellement ces figures, pendant les xii* et xiii* siècles, ont les yeux ouverts, les gestes et les attitudes de personnes vivantes. C'est vers le milieu du xiv* siècle que les statuaires leur donnent parfois l'apparence du sommeil, mais sans aucun des signes de la mort. Ces personnages sont d'ailleurs vêtus de leurs habits, armés, si ce sont des guerriers, couverts de vêtements religieux, si ce sont des clercs.

Avant de parler des tombeaux formant des édicules isolés, il nous faut citer encore quelques-uns de ces monuments en forme de niches ou chapelles, mais avec effigies des morts posées sur le sarcophage. Dans le collatéral du chœur de la cathédrale de Rouen, il existe un de ces tom- beaux, appartenant à un évêque, qui date de la fin du xii'' siècle, et qui est d'un très-beau travail. Ce monument ne présente d'ailleurs aucune particularité remarquable. La statue du prélat est couchée sous une arcature surmontée d'un gable peu élevé. Comme toujours, ce tombeau était peint.

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En voici un autre (fig. 10)', qui était placé à Fontevrault, contre le mur du bas côté, à la droite du maître autel (côté de l'évangile). C'était celui de l'évêque Pierre de Poitiers (xiii" siècle). La statue, couchée sur un lit drapé, est entourée de figurines en ronde bosse représentant les

» CoUect, Gaignières, Biblioth. Bodiéicnne d'Oxford.

[ TOMBEAU ] 38

religieux assistant aux funérailles de l'évêque. l'armi ces religieux, on distingue l'abbesse de Fontevrault et un abbé, tous deux tenant la crosse, signe de leur dignité. Les autres personnages portent des croix et des cierges. La chasuble de l'évoque était d'un bleu verdâtre, aux croisettes d'or, doublée de rouge; sa mitre blanche, avec un bandeau rouge; l'aube blanche, l'étole verte, les chaussures noires. L'abbesse était vôtue de noir, et les religieux, les uns de blanc, les autres de vert, se détachant sur un fond rouge. Une arcature couvrait le sarcophage, mais elle était déjà détruite du temps de Gaignières, qui nous a laissé le dessin de ce curieux monument.

On voit encore dans la cathédrale de Limoges, adossé au collatéral nord, un de ces tombeaux en forme de niches ou chapelles, datant du XIV'' siècle : c'est celui de l'évêque Bernard Brun. Ce monument est gravé dans l'ouvrage de M. Gailhabaud '. Au fond de la niche, séparée par une pile centrale, des bas-reliefs représentent des sujets de la légende de sainte Valérie, un crucifiement, un couronnement de la Yierge, et un jugement dernier. Il faut citer aussi les deux jolis tombeaux appartenant à la môme époque, et qui sont adossés au mur de la chapelle de la Vierge, dans la cathédrale d'Amiens. Ils sont en forme de niche couverte par une arcade basse surmontée d'un gable. Sur le socle, portant les statues couchées des défunts, sont sculptés, dans de petites niches, des person- nages religieux, chanoines et laïques, qui composent le cortège accom- pagnant les corps à leur dernière demeure. Les écus armoyés des deux personnages, un évoque et un chanoine, sont points au fond des niches.

Un des monuments funéraires les plus intéressants, affectant la forme d'une niche avec sujets, est le tombeau du prêtre Bartholomé, placé dans l'église de Ghénerailles (Creuse), et dont il fut probablement le fondateur. Ce tombeau, engagé dans la troisième travée du côté méridional, est posé à 2 mètres au-dessus du pavé, et est taillé dans un seul bloc de pierre calcaire. Son architecture présente un arc en tiers-point avec deux contre-forts. L'enfoncement est divisé en zones, dans chacune desquelles se détachent des personnages en ronde bosse. La zone inférieure repré- sente la scène de l'ensevelissement du mort. La sainte Vierge occupe, dans la zone du milieu, le sommet d'un édicule avec escalier. Saint Martial gravit l'escalier, un encensoir à la main. Sur le terrain, à la droite de la Vierge, est représenté le martyre de saint Cyr et de sa mère sainte Julite. A sa gauche, le prêtre Bartholomé, agenouillé, est présenté à l'en- fant Jésus par son patron, et saint Aignan, évêque. Sous l'arcade est sculpté un crucifiement. Sur deux phylactères placés sous la seconde et la première zone, on lit : « Hic. jacet. dominus. Bartholomens. dePlathea. pres- Inter. qiâ. ohiit. die fe^^t. V. M. ( Virginis Mariœ) anno. Dni. M"CCC -. »

' LArchifpcturn et les arts qui en dépendent.

- Voyez, dans les Annales arclœoL, Didron, la notice de M. l'abbé Texier sur ce mo- nument, et la gravure de M. Gauchcrel, t. IX, p. 193.

39 [ TOMBEAU ]

La sculpture de ce petit monument est d'un style médiocre, mais sa composition est heureusement trouvée.

Voici (fig. 11) un autre exemple de ces tombeaux adossés, en forme de niche, avec effigie du mort. Cet exemple date de 1300 environ. Le

•iT. CI//UHC/M7Z.

nom du défunt ne nous est pas conservé. Ce tombeau fut incrusté après coup dans le mur du collatéral nord de l'église de Saint-Père (Saint-Pierre) sous Yézelay. Le fond de la niche est occupé par un bas-relief d'un bon style. Au centre, le Christ, assis, reçoit de saint Pierre, agenouillé, un

[ TOMBEAU ] 60

objet brisé qu'il tient dans sa main droite. De l'autre côté, la sainte Vierge semble intercéder auprès de son divin Fils. Deux anges thuriféraires ter- minent la scène. Évidemment, la Vierge et saint Pierre font ici valoir auprès du Juge suprême les mérites du mort, qui pourrait être un des fon- dateurs des portions de cette église reconstruites vers la lin du xin' siècle. L'objet que tenait saint Pierre était-il le simulacre de l'église restaurée ? Cela paraît plausible. Ce monument est d'ailleurs fort mutilé, et la statue du personnage vêtu d'habits civils est complètement fruste. La sculpture et l'architecture étaient peintes et dorées. L'inscription, également peinte, et dont on distingue à peine quelques lettres sous le badigeon, était pla- cée sous le bas-relief.

On le reconnaît facilement, la donnée de ce tombeau est la même que celle adoptée pour le beau monument de Saint-Denis, élevé à Dagobert. Nous ne pensons pas qu'il soit nécessaire d'insister davantage sur ce genre de sépultures en forme de niches ou de chapelles adossées, et nous passe- rons à l'examen des tombeaux isolés, en commençant par les plus sim- ples et qui sont aussi les plus anciens.

Sur les sommets des Vosges, près de Saverne, on trouve des restes d'enceintes et de débris qui remontent à une époque reculée, et parti- culièrement entre Saverne et Dabo, de nombreux cimetières ont été dé-

couverts. La plupart des tombes qu'ils renferment présentent une dis- position singulière. Ces monuments funéraires consistent en une auge ou un simple trou en terre, entouré de pierres sèches, contenant un vase cinéraire; le tout est couvert par une pierre en forme de prisme trian- gulaire, légèrement convexe. A la base de la face antérieure est percé un

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^1 [ TOMBEAU ]

trou en façon de petit arc, et correspondant à une cavité faite aux dépens du bloc '.

La ligure 12 montre un de ces monuments en coupe (A), et le cou- vercle séparé en B. Parfois, mais plus rarement, ces couvercles ne sont pas curvilignes (lig. 13). La rouelle gauloise, des imbrications ou des ornements dans le style gallo-romain les décorent. M. le colonel Morlet qui a mis en lumière ces découvertes, consi- dère en effet, et avec raison, ces tombeaux comme postérieurs à la conquête des Gaules par les Romains ; les objets, médailles et vases trouvés autour d'eux, les inscriptions qui sont gravées sur leurs parois, ne peuvent laisser de doutes à cet égard.

« Les monuments funèbres que recèlent (( les sommets des Vosges, entre Saverne et « Dabo, n'étaient pas répandus au hasard « sur ces hauts plateaux, dit en terminant « M. le colonel Morlet, mais réunis en de (( véritables cimetières entourés de temples, « d'autels et d'habitations ; ils annoncent la « présence permanente d'une population nombreuse, chargée de dé- « fendre les grands camps fortifiés dont nous voyons les traces.

(( Favorisées par la configuration du sol qui descend en pente douce « vers la Lorraine, tandis qu'il s'arrête brusquement à pic du côté de a l'Alsace, ces positions ont être occupées et fortifiées dès la plus haute « antiquité, pour arrêter les invasions d'outre-Rhin. Bien avant les Ro- (( mains, il y eut donc de sanglants combats sur cette barrière naturelle, « chaque invasion kymrique, celtique et germanique, vit s'élever de « nouveaux travaux de défense, au-dessus desquels l'époque gallo-romaine <( a laissé une dernière empreinte.

« C'est ainsi, sans doute, que les tombeaux décrits ci-dessus se trouvent « mêlés à des ruines d'une époque plus ancienne, telles que ces grandes « murailles doubles du Gros-Limmersburg, je ne puis reconnaître « l'art romain.

« La monnaie de Titus trouvée au Kempel, ainsi que la bonne facture « du vase découvert au même lieu, annoncent que ces nécropoles exis- « taient dès les premiers temps de l'ère chrétienne.

« Ces tombeaux n'ont rien de germanique ; ils sont gaulois de l'époque « romaine. Leur caractère spécial consiste dans une petite ouverture « qu on voit toujours à leur base, et dans l'arc aigu qui termine sénéra- « lement leur sommet.

« L'ouverture de la base est difficile à expliquer, à moins d'admettre

' Voyez l'intéressante Notice de M. le colonel de Morlet sur ces monuments (Stras- bourg, 1863). ^

IX. 6

[ TOMBEAU 1 '»2

« que ce soil un moyen de communiquer avec les cendres du mort et de « faire des libations.

« L'arc aigu, dont on retrouve l'image exacte dans les monuments « funèbres cîe l'Asie Mineure, ne serait-il pas l'indice d'une tradition « antérieure à l'invasion celtique, qui se serait conservée chez une tribu (( campée au sommet des Vosges ? »

En effet, des tombeaux lyciens, en grand nombre, se terminent à leur sommet par une sorte de couvercle ou de couverture imitée d'un ouvrage de bois, qui affecte la forme d'un prisme curviligne ', et, en pénétrant dans l'extrême Orient, on retrouve des sépultures hindoues qui présen- tent la même apparence géométrique. Sans attacher à ces rapports plus d'importance qu'il ne convient, il est nécessaire d'en tenir compte, car nous voyons cette forme de recouvrement du corps persister chez les populations sorties de l'Orient septentrional.

La loi salique mentionne la construction, la balustrade, le petit édifice ou le petit pont placé au-dessus d'un homme mort -. Grégoire de Tours ^ à propos d'un vol avec effraction commis dans la basilique de Saint- Martin de Tours, dit que les voleurs s'étaient introduits par une fenêtre en montant sur un treillis qu'ils avaient enlevé sur la tombe d'un mort [Qui ponentes ad fmestram absidce cancelliim, qui super tuvadum cujusdam

defuncii erat ). Les Anglo-Saxons avaient pour habitude de poser sur

la tombe du mort une sorte de berceau de bois ou de fer {kearse), qu'on recouvrait d'un poêle ''. Or, la forme des tombeaux lyciens, celle des tombes des Vosges, indiquent Varistato ^ que cite la loi salique, le heai^se des Anglo-Saxons, les catafalques figurés dans la broderie de Bayeux (dite tapisserie de la reine Mathilde) ; et bien que les pierres des Vosges recouvrent des urnes cinéraires, et que les Francs ni les Anglo-Saxons ne brûlassent leurs corps, il est difficile de ne pas admettre pour cette forme de tombeaux, ligurant un poêle recouvrant une carcasse de bois ou de fer, une origine pareille. Observons que cet aristato, ce hearse, recouvrent, non pas le mort, mais la sépulture du mort ; c'est ce que nous appelons aujourd'hui un catafalque. Ce n'est pas la bière, mais le signe honorable et visible qui indique la place de la tombe.

Le tombeau lycien déposé au Brilish Muséum présente cette particu- larité curieuse (fig. U), que le sarcophage proprement dit A, qui est de marbre, et dans lequel étaient déposés les restes du mort, prend la figure propre à cette matière, tandis que la partie BG de recouvrement, quoi-

> Voyez, entre autres, les beaux exemples de ces tombeaux déposés au Biitisb Muséum.

2 Le texte 5= dit : « Si quelqu'un a détruit le petit édilice, qui est le petit pont, tel (( qu'on le fait suivant l'usaj^c de nos pères.... »

3 Lib. VI, cap. x.

* Voyez l'ouvrage du W Hock : Thn Cliurch of our fnfJiers, etlanoticc de M. Ernest Feydeau, Annntrs archéol., t. XV, p. 38. Voyez le monument de Beaucliamp. 5 Voyez du Gange, Gloss.

^3 [ TOMBEAU ]

que taillée de même dans des blocs de marbre, affecte l'apparence d'une structure de bois. Le sommet curviligne G est même revêtu de son poêle, sunulant une étoffe dont la broderie est figurée par des bas-reliefs très- plats, et les ornements de métal que ce poêle pouvait recevoir, par dei

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mufles de lion saillants. Il y a donc, dans ce tombeau, la sépulture pro- prement dite et le catafalque qui la surmonte. Même disposition en petit, dans les tombes des Vosges, pour les tombeaux dont parle Grégoire de Tours ; pour le monument de Beauchamp, l'effigie du mort, placée sur le sarcopbage, est recouverte d'un berceau de fer sur lequel le poêle

[ TOMBEAU ] i^

était posé. Même disposition adoptée pour le tombeau du religieux Guil- laume, déposé autrefois près de la porte du chapitre, dans le cloître de l'abbaye de Noaillé (tig. 15), et (lui date de la fin du xii'' siècle •. Cette pierre n'est autre chose que le catafalque, la représentation de Vanstatu, du poêle posé sur une carcasse et recouvrant la place repose le mort.

Mais voici un exemple intéressant qui se présente et qui donne plus de valeur aux observations précédentes. La petite église de Saint-Dizier, en Alsace, renferme plusieurs tombeaux, et entre autres celui attribué à saint Dizier, évoque, dit la légende. Ce tombeau, qui d'ailleurs ne remonte pas au delà du milieu du xii" siècle, n'est autre chose qu'une pierre creusée en forme de petite cellule, avec deux portes (fig. 16). La cellule, monolithe, est terminée à sa partie supérieure par deux pentes

» Voyez les portefeuilles de Gaignières, BiblioUi. lîodléicnne.

U5 [ TOMBEAU ]

recouvertes de riches ornements, « Jusqu'en 1835 », dit M. Anatole de Barthélémy, auquel nous empruntons ce détail •, (( on faisait passer par « ces ouvertures les personnes atteintes d'aliénation mentale » Yoilà

16

fSl^Af!^

Varistato, le poêle, le catafalque antique recouvrant le corps d'un saint, et pourvu de propriétés miraculeuses. Le corps est enseveli, et sa place est consacrée par cet édicule qui reproduit toujours la disposition que nous retrouvons en Lycie, sur les sommets des Vosges, à l'abbaye de Noaillé, et que nous allons voir se développer avec l'art du xni^ siècle à son apogée. Citons d'abord le charmant tombeau de saint Etienne, placé dans l'église d'Obazine (Corrèze). L'effigie du saint, couchée, est garantie du contact par une arcature à jour ; au-dessus de l'arcature est un riche poêle formant comble à deux pentes, et couvert de bas-reliefs. Des moines sortent de leurs cercueils et viennent se prosterner devant la Vierge. Des anges tenant des flambeaux apparaissent à mi-corps entre les gables sculptés sur les rampants, terminés par une crête feuillue 2. Mais voyons comment, sur des données beaucoup plus simples, ce sou- venir du tombeau antique s'est perpétué. Dans le cimetière qui entoure encore l'église de Montréal (Yonne), on remarque plusieurs tombes dont voici (fig. 17) la forme. Cette pierre, en façon de comble croisé, recouvre, sur des cales, la sépulture. Le tracé A donne le détail des trois pignons de l'extrémité postérieure et du croisillon. Ouant au pignon B de l'extré- mité antérieure, il est muni d'une petite niche avec coupelle formant bénitier. Une croix à plat est sculptée sur le faîte de ce comble. Ne

1 Annales orchéoL, t. XVIII, p. Û9.

- Voyez d;uis les Anna/es urchéol. la gravure de ce tombeau, t. XIX, p. 315.

[ TOMHEAl' ] Zj(3

trouvL'-l-on pas comme une dernière trace des traditions antiques christianisée? Mais cette disposition devait fournir des motifs d'architec- ture autrement riches. On n'enterrait guère dans les cimetières que des

personnes peu considérables, tandis qu'à dater du xiii^ siècle, les églises

étaient réservées aux sépultures des grands. En outre des sépultures adossées aux murs, en forme de niches, et des tombes plates dont nous parlerons tout à l'heure, on élevait un assez grand nombre de monu- ments dont la donnée se rapprochait du tombeau catafalque. L'effigie

I

hl [ TOMBEAU ]

du mort était posée sur une sorte de crédencc ajourée, placée sur la sépulture. Un dais tenu par des pilettes formant clôture tenait lieu du poêle, de Va7Ûs(ato dont nous avons parlé. Il ne semble pas que dans les provinces du nord de la France on ait adopté (si ce n'est pendant les époques mérovingienne et carlovingienne) la disposition de certaines sépultures italiennes et orientales chrétiennes, disposition qui consistait en un sarcophage recevant réellement le corps, élevé sur des pieds et surmonté d'un édicule en façon de dais. Le tombeau du roi Guillaume P"', déposé dans la basilique de Montreale, à Palerme, était ainsi conçu. Il consiste en une cuve de porphyre élevée sur deux pieds ajourés. Un toit reposant sur six colonnes de porphyre protège la cuve. Alors (au xii'' siècle), en France, on plaçait les corps en terre, dans un cercueil de pierre, de bois ou de métal, et le monument visible n'était, comme nous l'avons déjà dit, qu'un simulacre, une indication de la place reposait ce corps. Il est fort important de ne pas perdre de vue ce principe, qui influe sur la composition de tous les monuments funéraires français, depuis le xii" siècle au moins.

Quand saint Louis fit refaire, dans l'église abbatiale de Saint-Denis, la plupart des tombeaux de ses prédécesseurs, l'artiste chargé de ce travail adopta un parti mixte. Ne voulant pas encombrer le transsept au milieu duquel ces tombes sont placées, et ayant à ménager la place, n'ayant pas peut-être des ressources suffisantes, il ne put élever un édicule sur chaque sépulture. Les rois et reines furent placés sur des socles deux par deux; derrière leur tête fut dressé un dais double en forme de chevet ou de dossier, et deux colonnettes accompagnant et surmontant ces dais permirent de poser sur leurs chapiteaux, et entre leurs fûts, des flambeaux. Peut-être, certains jours, des poêles d'étoffe attachés à ces colonnettes étaient-ils tendus sur chaque tombe. C'est ici l'occasion de parler des illuminations des tombes, usage qui remonte à une très-haute antiquité. Les Grecs illuminaient les monuments funèbres, et la plupart des tombeaux qui existent encore en si grand nombre dans la Syrie centrale sont surmontés de pyramides disposées de façon à placer des lampes sur de petites consoles ménagées à cet efl'et le long des pans inclinés*. Depuis l'établissement du christianisme dans les Gaules, on illuminait les cimetières à l'occasion de certaines fêtes, et chaque nuit un fanal était allumé dans leur enceinte. Quelques tombeaux du moyen âge possèdent encore les herses de fer qui étaient destinées à porter des cierges, et les tombeaux relevés par Louis IX à Saint-Denis adoptentce parti.

La figure 18 représente un de ces tombeaux doubles-. Cette disposi-

Voyez l'ouvrage de M. le comte Melcliior de Vogue, Sijrie centrale.

- Toutes les effigies de ces tombeaux replacés depuis peu dans le transsept, ils se trouvaient avant 1793, sont anciennes. Les socles, dossiers et colonnettes ont été rétablis d'après les dessins de Gaignières et sur les fragments déposés dans les magasins de l'abbaye.

[ TOMBEAU ] 68

tion, très-originale, ne paraît pas être une exception, car souvent on remarque, sur les parois des socles recevant des effigies de morts, les traces de supports de pierre, de métal ou môme de bois, portant ces herses de cierges et peut-être des poêles d'ctotre. Los tombes avec dais

fixes de pierri' ou de bois ne sont qu'un (i(''riv('' du même principe. On en voyait beaucoup autrefois dans nos églises abbatiales, à Royaumont, aux abbayes de Saint-Denis, de Longpont, d'Iui, de Braisne, de Saint-Seine, de Poissy; aux Jacobins, aux Gélcstins de Paris. Quelques cathédrales en possédaient également, Amiens, Rouen, Sens. On en voit encore dans celles de Limoges et de Narbonne, autour du chœur. Voici, entre autres, la tombe de Charles, comte d'Étampes, petit-fils de

I

49

[ TOMBEAU J

z". Si,',ïi./ii.:ifO/- .

Philippe le Hardi, qui était placée dans l'église des Gordeliers, à Paris,

IX. 7

[ TOMBEAU ] 50

(leriiore le '^ràU(\ aulol ' ((i^^ 19). Ce comte d'Étampes mourut en 1336. La statue, de marbre blanc, repose sur une dalle de marbre noir, avec socle orne d'arcatures de marbre blanc sur fond noir. Un dais d'un charmant travail protège la tête; l'cpitaphe est gravée derrière ce dais. L'édicule à jour, en pierre, était entièrement peint et doré, et le plan présente une disposition curieuse. Établi entre les deux gros piliers,

■2 , 50

derrière le chœur, ce plan est tracé de manière ;\ échopper ces piliers et à laisser l'architecture du dais indépendante (fig. 20)-. Les voûtes étaient peintes d'azur avec Heurs de lis d'or, et les petits contre-forts plaqués de compartiments de verres colorés par dessous, comme ceux qu'on voit encore dans certaines parties de la sainte Chapelle de Paris.

Quelquefois le socle portant la statue était ajouré : tel était le tombeau d'un sire de Coucy, placé entre deux piliers, à gauche du grand aulel de l'abbaye de Longpont, et qui datait de la fin du xiii" siècle^. Ce tom- beau était, comme le précédent, entièrement peint. Le vêtement guerrier du personnage appartient aux dernières années du xiii^ siècle.

Maintenir l'intégrité d'un principe et en tirer des conséquences très- variées, c'est le fait d'un art qui a trouvé sa voie. Le programme du monument catafalque est adopté dès le xni* siècle pour la sépulture des personnages considérables, de préférence au tombeau en forme (\c niche; cependant quelle variété non-seulement dans les détails de ces édicules^

1 L'cnij^ic de marbre blanc existe encore à Saint-Denis. C'est une statue d'un admi- rable travail.

2 Voyez les portefeuilles de Gaifrnicres, nibliolli. Hodléienne d'Oxford.

3 Ce tombeau n'existe plus, mais il est reproduit par Gaignières; et bien que celui-ci n'en donne pns l'épitaphe, les armoiries {fascé de vair et de gueules) ne laissent aucun

doute sur la qualité du personnage.

51 [ TOMBEAU ]

mais aussi dans la façon d'interpréter ce programme ! Voici, par exemple (iig. 21), encore un des monuments funéraires de l'abbaye de Longpont, qui était placé à la gauche du grand autel. C'est celui d'une femme. L'effigie de la morte n'est plus placée sur la crédence qui recouvre la place de la sépulture, mais sous cette crédence ajourée, tandis qu'un crucifix richement décoré est déposé sur la crédence. Un édicjile à peu

27

près semblable au précédent recouvre ce simulacre'. Ce tombeau date du commencement du xiv" siècle. Citons encore, parmi les tombeaux catafalques les plus remarquables de cette époque, celui de l'archevêque Pierre de la Jugée, placé entre deux des piliers du chœur de la cathé- drale de Narbonne (côté méridional). Pourquoi la statue et l'un des charmants bas-reliefs de ce tombeau ont-ils été enlevés pour être déposés au musée de Toulouse ? Nous ne saurions le dire. Comment la cathédrale de Narbonne ne réclame-t-elle pas ces fragments, afin de les réintégrer? Cela ne peut s'expliquer que par une indifférence profonde pour ces précieux restes, devenus si rares dans nos anciennes églises, et cependant laissés à l'abandon ou même dégradés journellement, quand les fabriques

» Voyez la collection de Gaignières, Biblioth. Bodléienne d'Oxford.

[ TOMBEAU ] ^'>-

ne les font pas enlever pour placer quelque décoration nouvelle d'un goût équivoque. Ce tombeau de la cathédrale de Narbonne, bien que mutile de la façon la plus sauvage, est encore un véritable bijou, conservant ses peintures d'un goût charmant et des statuettes d'un style excellent.

Nous en traçons le plan (iig. 22). Le chœur étant à un mètre en contre- haut du collatéral, de ce côté un rang inférieur de bas-reliefs compense

la dilférencc des niveaux. La ligure 23 donne la coupe du monument avec l'indication des peintures qui se trouvaient au-dessus de la tète du prélat. Deux anges enlèvent son âme au ciel. Sous le formeret, des quatrefeuilles armoyés aux armes du défunt alternent avec des oiseaux affrontés. Les voûtes sont peintes en bleu, et tous les profils de tons variés, d'une harmonie très-heureuse.

La figure 2h donne la face du tombeau du côté du collatéral. Les deux bas-reliefs, d'albâtre dur, représentent, celui du haut des évèques dans des niches avec gables, celui du bas de> chanoines deux j\ir deux, assistant aux obsèques. Ce tombeau, ainsi que (luelques anlrc> (pii existent encore dans la cathédrale de Narbonne, forme clôture du clnrur. La même disposition existe à Limoges, et existait à Amiens avant l'éta- blissement des ridicules décorations de plâtre qui déshonorent le chœur de la cathédrale, et qui sont dues à l'un de ses évèques du dernier siècle'.

' Parmi ces (inicmcuts d'un goût déplor.ililo, qtii vinrent remplacer de précieux moini- nicnls (]ue leur caractère, sinon leur valeur comme art, eût au moins faire respecter, il faut sit;nalcr une certaine Gloire, de bois doré, qui vient étaler ses rayons de char- pente et ses nuag:es de plâtre sur les piliers de l'abside jusqu'à la hauteur de la ^Mlcric, et détruit ainsi l'elTct merveilleux de ce rond-point avec sa chapelle absidale.

53

TOMBEAU ]

Parmi les tombeaux de la cathédrale de Limoges, citons celui qui est

placé entre les piliers, côté sud du chœur. Ce tombeau, d'un évêque, présente une de ces dispositions originales que les artistes du moyen âge

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TOMBEAU ]

savaient toujours trouver. Un tracé perspectif (fig. 25) en fera saisir

[ TOMBEAU ] 56

l'cfret du côLé du collatéral. Deux thuriféraires entr'ouvrcnt un rideau qui laisse voir la statue couchée du prélat. La voûte de l'édicule est en berceau, et des bas-reliefs décorent ses pieds-droits. Devant le socle, des chanoines sont sculptés dans de petites niches. Ce monument date égale- ment du xiv*^ siècle. Celte disposition fut conservée jusqu'à l'époque de la renaissance, et nous possédons un grand nombre de représentations de tombeaux, avec dais plus ou moins riches protégeant l'effigie du mort. On retrouve encore l'ajjplication de ce principe dans les célèbres tom- beaux de Louis XII, de François I" et de Henri II, érigés à Saint-Denis. Cependant le programme des xiii'' et xiv* siècles est modifié sur un point capital. Dans ces derniers monuments, les personnages sont représentés avec les apparences de la mort sous le cénotaphe ; vêtus, vivants et age- nouillés au-dessus. Le monument recouvrant la sépulture de François I" montre non-seulement les figures nues du roi et de la reine Claude sous le cénotaphe, mais encore, sur le couronnement, les mêmes figures agenouillées, vêtues et accompagnées du dauphin François, du prince Charles d'Urléans et de Charlotte de France, qui mourut âgée de huit ans. Disons, en passant, que ce tombeau, attribué par quelques-uns à des artistes italiens, est à Philibert de l'Orme, comme architecte; à Pierre Bontems, maître sculpteur, bourgeois de Paris, qui s'engagea, par un marché en date du 6 octobre ir)52, moyennant 1699 livres, à faire une partie des célèbres bas-reliefs du stylobate, et une figure du couronne- ment; à Germain Pilon, qui exécuta pour 1100 livres les huit figures de Fortune (sous la voûte du cénolaplu'); à .^nibroiso Perret, qui fit les (juatre évangéiistes; et enfin, pour l'ornementation, à Jacques Chantrel, Bastile Galles, Pierre Bigoigne et Jean de Bourgy. Les belles figures couchées appartiennent à l'école française, et paraissent être sorties des ateliers de Jean Goujon. Quant à la statuaire du tombeau de Henri II, elle est tout entière de la main de Germain Pilon *.

Depuis la fin du xv'' siècle, beaucoup de monuments funéraires adop- tèrent cette disposition, d'une représentation du mort sous le cénotaphe, et du même personnage vivant, agenouillé, sur le couronnement; puis on en vint à supprinser parfois l'effigie du cadavre, et à ne plus montrer que les figures des personnages agenouillés sur un socle, ou sur le sinui- lacre d'un sarcophage. Toutefois ces compositions n'apparaissent pas en France, que nous sachions, avant la seconde moitié du xV siècle.

Au XYi' siècle , elles deviennent assez fréquentes. Le tondjeau de Charles VIIl, à Saint-Denis, présentait cette disposition.

Charles VIII mourut le 7 avril U98, par conséquent son tombeau ap- partient déjà au style dit de la renaissance française. Il était fort beau -,

Voyez, pour de plus amples détails sur ces touiheaux, la Monographie de l'église royule <k Soint-Dinis, par M. le banm de Guilhermy, 1848.

2 Voici ce qu'eu dit doui Doublet {Histoire de Cahbm/c de S;ii)it-De>n/s' en France, 1G25, liv. IV, p. 1293) : « Sou el'ligie (du roi Charles Vlll) revestiie à la royalle, et de

57 [ TOMBEAU ]

et a été gravé plusieurs fois. Gaignières, dans sa collection », en a donné un bon dessin. Gomme corollaire de ces tombeaux cénotaphes, il faut citer les monuments appliqués contre les murs, et qui présentent sur une surface verticale comme le développement de toutes les parties qui constituent le mausolée, avec soubassement, image du mort et dais.

Ces sortes de monuments sont assez rares en France ; le défaut d'espace et aussi le défaut d'argent faisaient parfois adopter ce parti. Nous en connaissons deux beaux exemples dans l'ancienne cathédrale de la cité de Carcassonne. L'un date du milieu du xiii^ siècle, c'est celui de l'évêque Radulphe. Le simulacre du sarcophage, qui persiste tard dans les provinces méridionales de la France, est posé sur trois colonnettes et paraît engagé dans la muraille. Des chanoines, sous une arcature, assistent aux obsèques. Sur le sarcophage se dresse debout, en bas-relief, la figure de l'évêque bénissant. Un gable orné de fleurons et de crochets couronne le tout. L'autre tombeau (flg. 26) date du commencement du XIV* siècle : c'est celui de l'évêque Pierre de Roquefort, qui fit rebâtir le chœur de l'église et deux chapelles voisines du transsept '■^. Ce monu- ment, ainsi que le montre notre tracé, présente en rabattement, dirons- nous, la disposition des tombeaux cénotaphes ; l'évêque n'est pas couché sur le socle, qui n'est qu'un placage, mais se dresse sur ce socle; il est couronné par un dais plaqué ; un chanoine et un diacre accompagnent la ligure principale dans deux arcatures latérales. Ainsi que nous le disions, cette disposition est rare en France, et nous n'en connaissons pas d'exemple, encore existant, dans les provinces du Nord.

Il nous reste à parler des plates-tombes, avec effigies en relief ou sim- plement gravées sur la pierrre ou sur le métal. Ces tombes sont de deux sortes : ou les effigies des morts sont posées sur un socle très-bas, présen- tant une faible saillie au-dessus du sol, ou elles sont au ras môme du

« genoux au-dessus du tombeau, est représentée après le naturel, laquelle est de fonte- « le haut du dit tombeau couvert de cuivre doré, et au devant de l'effigie il y a un ora- « toire, ou appuy, couvert de cuivre doré, sur lequel est posée une couronne avec un « livre ouvert, aussi de cuivre doré. Pareillement y a aux quatre coins quatre anges de « fonte bien dorez et eslabourez, lesquels tiennent les armoiries des royaumes de Naples « et Sicile, aussi de fonte, dorées et peintes. Aux costés du tombeau y a des niches « rondes, et au dedans, des bassins de cuivre bien doré, et en iceux bassins de basses « figures de fonte bien dorées. »

D. Millet, dans son Trésor socré de r abbaye royale de Saint-Denys en France, ItiiO, dit : « Son sépulchre (du roi Charles VIII) est le plus beau qui soit dans le chœur, sur « lequel on voit son effigie représentée à genoïiil près le naturel, une couronne et un « livre sur un oratoire (prie-Dieu), et quatre anges à genoux aux quatre coings du tom- « beau, le tout de cuivre doré, sauf l'effigie dont la robe est d'azur, semée de fleurs de « lys d'or. »

» De la Biblioth. Bodléienne. Voyez la gravure de l'ouvrage deFélibien, Abbaye royale de Saint-Denis.

2 Voyez Cathédrale, fig. 49. Le tombeau de Pierre de Roquefort est placé contre le mur occidental de la chapelle du nord. Ce prélat est mort en 1321.

IX. 8

-?". CMiLi./li/MO^ .

sol, do façon à permettre de marcher dessus comme sur un dallage.

59 [ TOMBEAU ]

Nous ne doutons pas que les premiers de ces tombeaux étaient garnis d'un poêle d'étofl'e aux anniversaires ou à certains jours solennels, et nous en donnerions comme preuve les attaches de tiges de métal ou les douilles dont on trouve fréquemment la trace le long des socles. Pour les seconds, ils n'étaient qu'un signe apparent indiquant la place de la sépulture.

Il existe des plates-tombes d'une époque assez ancienne, c'est-à-dire remontant au .\ii« siècle, mais qui, tout en présentant peu de relief, formaient cependant assez de saillie sur le sol pour qu'on ne pût mar- cher dessus, tandis que ce n'est que vers 1225 que l'on commence à voir des plates-tombes au ras du sol, et seulement gravées.

Il faut cependant mentionner ici une tombe très-singulière, qui autrefois était placée dans le chœur de l'église Saint-Germain des Prés, à Paris, et qui est aujourd'hui déposée à Saint-Denis : c'est celle de Frédégonde. Dom Bouillardi prétend que cette princesse avait été enterrée dans la basilique de Sainte-Croix et de Saint-Vincent, du côté du nord, près du gros mur qui soutenait le clocher. La tombe actuelle ne remonte pas au delà de la première moitié du xii* siècle. C'est une plaque de pierre de liais incrustée de fragments de pâtes de verre et de pierres dures, entremêlés de filets de cuivre. Des réserves laissées dans la pierre forment les linéaments du vêtement. La tête, les mains et les pieds, entièrement unis aujourd'hui, étaient très-probablement peints. Nous ne connaissons pas d'autre exemple de ce genre de monuments funéraires-; et il est difficile de découvrir les motifs qui déterminèrent les religieux de Saint-Germain des Prés à faire exécuter ce monument suivant un procédé aussi peu usité. Était-ce pour imiter une mosaïque beaucoup plus ancienne qui aurait été faite par encloisonnements, sur des indications d'artistes byzantins ? Était-ce l'essai d'un artiste occidental ? Nous ne saurions le dire. D'autres plates-tombes en mosaïque existent en France, celle, entre autres, de l'évêque d'Arras, Frumaldus, mort en 1180 3, et celle trouvée dans les ruines de l'abbaye de Saint-Bertin, avec la date de 1109 ; mais ces tombes sont exécutées suivant le procédé ordinaire du mosaïste employé en Italie et en France au xii« siècle, procédé qui ne ressemble en rien à celui adopté pour l'effigie de Frédégonde.

Il nous reste deux belles tombes datant du xii^ siècle, qui représentent en plat relief les effigies des rois Clovis I" et Childebert P^ Ces tombes, qui proviennent de l'abbaye de Saint-Germain des Prés, sont maintenant

» Histoire de C abbaye royale de Saint-Germain des Prés. Paris, 172^.

2 Cette tombe a été souvent reproduite par la gravure et la chromolithographie (voyez la Statistique de Paris par M. Alb. Lenoir; l'ouvrage de M. Gailhabaud, l'Architecture et les arts qui en dépendent; D. BouiUard, Hist. de l'abbaye de Saint- Germain des Prés; Alex. Lenoir, Musée des monuments français; de Guilhermy, Monographie de l'éqlise royale de Saint-Denis). .

3 Voyez l'ouvrage cité de M. Gailhabaud.

[ TOMBEAU ] 60

déposées à Saint-Denis. Le relief de ces figures est trouvé aux dépens d'une cavité laite dans une épaisse dalle de pierre. Elles avaient rem- placé, dans l'église Saint-Germain des Prés, des monuments beaucoup plus anciens, mais fort dégradés, lorsque l'abbaye fut prise par les Normands.

Yers la fin du xii^ siècle et le commencement du xiii% on plaça dans les églises beaucoup de ces tombes avec effigie en demi-relief, peu élevées au-dessus du pavé. Elles étaient très-fréquenmient exécutées en bronze coulé ou repoussé, émaillé, et consistaient en une plaque de métal posée aux quatre coins sur des colonnettes très-trapues, sur des lions, ou simplement sur des cales. La tombe de Charles le Chauve, placée au milieu du chccur des religieux de Saint-Denis, et dont la fabrication paraît appartenir aux premières années du xni'' siècle, était ainsi com- posée. Nous en donnons (fig. 27) une copie d'après le bon dessin de la collection Gaignières. L'empereur est représenté en demi-relief; sa tête repose sur un coussin, ses pieds sur un lion. La main droite tient le sceptre fieurdelisé, la gauche une sphère. Il est vêtu de deux robes et du bliaut, celui-ci et la robe de dessus fendus sur le côté, et du manteau rond attaché sur l'épaule droite ; il porte la couronne fleuronnée. Deux angelets, placés dans les écoinçons du trilobé qui encadre la tête du prince, tiennent des encensoirs et des navettes. Aux quatre coins A de la plaque sont assises quatre statuettes d'évoqués. Une inscription en creux formait la bordure de la tombe. Le fond de la plaque est entière- ment émaillé en bleu, avec fieurs de lis et réseau or. Des plaques d'émail incrusté décoraient aussi les bordures des robes et du manteau. Quatre lions de bronze, reposant sur des colonnettes jumelles très-courtes, de pierre, supportaient cette table (voyez l'élévation, fig. 27 bis), laissant un vide de O^jSS environ au-dessous d'elle".

Nous ne possédons plus en France que quatre tombes de métal dans le genre de celle de Charles le Chauve. Deux sont sans émaux, ce sont les tombes des évoques d'Amiens, Ewrard de Fouilloy et Godefroy. L'un de ces deux monuments est d'une grande valeur comme art, c'est celui de l'évoque Ewrard : la tête, les draperies, admirablement modelées, sont d'un style excellent.

Nous donnons (fig. 28) une copie de ce tombeau. Le personnage, demi ronde bosse, est fondu avec la plaque, et la table repose sur un socle de pierre très-bas, avec six lions issants. L'évêque bénit et porte la crosse. Deux anges thuriféraires, en bas-relief, encensent sa tête, qui repose sur un coussin richement décoré. Deux clercs, également en bas-relief, tiennent des flambeaux. Les pieds du prélat reposent sur deux dragons. Une inscription et un bel ornement courant enveloppent la figure, enca- drée par une sorte de dais à sa partie supérieure. L'évêque Ewrard de Fouilloy fut le fondateur de la cathédrale actuelle d'Amiens, commencée

1 Ce monument a été envoyé à la fonte en 1793.

61

[ TOMBEAU J

yo:Q)j-T^n3 cr lirc-ccaLC5if^ : uu \5 :

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en 1220. Il mourut en 1223 ; donc son tombeau, placé autrefois à l'entrée

[ TOMBEAU ] 62

(le la nef, dans l'axe, date de la première moitié du xiii« siècle: il possède d'ailleurs tous les caractères de cette époque.

Les deux autres tombes de bronze qui nous restent encore sont celles de Jean et de Blanche de France, enfants de saint Louis, et déposées, avant la révolution, dans l'église de l'abbaye de Hovaumont, sous deux

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niches décorées de peintures. Ces tombes, fort petites, représentent, en cuivre repoussé, doré et gravé, les deux enfants, sur deux plaques de cuivre doré et émaillé, avec riche bordure également émaillée aux armes de France, de Castille et d'Aragon. Le jeune prince pose ses pieds sur un lion, et la princesse sur un lévrier. Des anges thuriféraires en demi-relief sont fixés aux côtés de la tète de chacun d'eux, et des reli- gieux, aussi en demi-relief, se détachent sur les fonds d'émail aux côtés des personnages. Ces deux plaques très-intéressantes sont aujourd'hui déposées dans l'église de Saint-Denis, à côté du maître autel, en face du tombeau de Dagobert',

Les tombes plates de cuivre isolées, comme celles de Charles le Chauve et des deux évoques d'Amiens, précieuses par la matière et le travail, étaient très-probablement, comme nous l'avons dit plus haut, protégées ù certains jours par des poêles de riches étoffes, et illuminées

' L'une d'elles est pravcc dans la Monographie de Véglise royale de Sainl-Dcnis par M. le baron de Giiilliennv.

63 [ TOMBEAU ]

au moyen de porte-lumières. Nous avons la preuve de cette dernière disposition dans les magnifiques tombeaux de cuivre doré et émaillé qui se voyaient, avant 1793, dans l'église de Villeneuve, près de Nantes, et dont les dessins nous sont conservés dans la collection de Gaigniôres. L'un de ces monuments, élevé sur la sépulture de deux princesses, qui

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sont Alix, comtesse de Bretagne, morte en 1221, et sa fille Yolande de Bretagne, qui mourut en 1272, date de cette dernière époque. Le vête- ment de la comtesse Alix appartient cependant aux années comprises entre 1225 et 1235. Cette figure était-elle déjà faite alors, ou le statuaire voulut-il reproduire le costume de la princesse, morte en 1221? Nous ne pourrions décider la question ; cependant on peut admettre que la sta- tue d'Alix fut faite après sa mort, ainsi que la plaque sur laquelle on l'avait fixée (car l'ornementation émaillée de cette plaque est évidem- ment plus ancienne que celle de Yolande), et qu'après la mort de celle-ci les deux tombes furent encadrées dans un même socle. Quoi qu'il en soit, sur les bordures armoyées qui entourent et séparent les deux pla- ques, sont disposées douze douilles en forme de fleurettes fermées, qui étaient destinées évidemment à recevoir des bobèches et des cierges,

[ TOMBEAU ] 6i

ainsi quo l'indique notre figure 29. Les socles très-bas de la tombe jumelle sont également couverts d'émaux armoyés. Aux angles sont quatre lions issants de bronze doré. Le tout reposait sur une marche (le pierre.

-"^É-

C'est aux angles de ce socle de pierre qu'on retrouve presque tou- jours la trace de scellements de métal ou de bases de colonnettes, soute- nant l'armature de fer sur laquelle on jetait une étoffe aux anniversaires ou à certaines occasions. La figure 29 rend compte de cette disposition.

65 [ TUiMBEAU ]

Rien n'égale la splendeur de ces monuments de métal doré et émaillé. L'abbaye de Braisne, les cathédrales de Béarnais et de Paris, l'abbaye de Royaumont, en possédaient plusieurs».

Il y a une sorte de monument intermédiaire entre ces derniers tom- beaux et les plates-tombes : ce sont des statues couchées sur un lit légè- rement incliné, et ayant au-dessus du pavé un faible relief. Ces lombes étaient placées dans le chœur des églises ou dans les chapelles, de façon à être vues des fidèles et à ne pas gêner la circulation. Il existait avant

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la Révolution, dans l'église de Ghaloché, au milieu du chœur, un tom- beau ainsi composé : c'était celui de Thibaut, seigneur de Mothefélon, de Béatrix de Dreux, sa femme, de leur fils et de leur bru. Les quatre statues étaient couchées sur un socle peu élevé, en forme de lit de camp (fig. 30); les statues étaient peintes; les deux sires de Mothefélon avaient leurs mailles dorées et portaient des cottes armoyées de leurs armes, qui sont de gueules aux six écussons d'or posés trois, deux et un. Ce tombeau datait du commencement du xiv* siècle ^.

Les tombes plates gravées ne remontent pas, comme nous l'avons dit déjà, au delà du xiii* siècle. Mais vers la fin du xii* «tle commencement du xiii", on plaçait dans les églises beaucoup de pierres tombales, au ras du sol, qui présentaient l'effigie du mort en bas-relief. Le respect

' Voyez Gaignières, Biblioth. Bodléienne, et la Monogiaphic de saint Vved de Braisne, par Stanislas Prioux (Paris. 1859, Didron édit.).

2 Voyez G aiguières, Biblioth. Bodléienne.

IX. 9

[ TOMBEAU 1 66

qu'on avait pour les sépullures faisait que les fidèles ne marchaient point sur ces pierres; mais s'il y avait foule dans l'église, il était assez difficile d'éviter de butter contre ces saillies, si faibles qu'elles fussent : aussi se contenta-t-on bientôt de graver sur des dalles de pierre ou des plaques de bronze la figure entière du défunt.

il

Nous possédons en France un assez grand nombre de ces plates-tombes en bas-relief. 11 nous suffira d'en donner ici un exemple qui se trouve aujourd'hui déposé dans la nef, à l'entrée de l'église de Saint-Martin de Laon (fig. 31). La tombe, de pierre noire de Belgique, est celle d'un

67 [ TOUR ]

chevalier portant le costume militaire du commencement du xiii" siècle. Son écu est vairé, la sculpture du personnage, de grandeur naturelle, est très-peu saillante sur le fond légèrement taillé en cuvette. D'ailleurs il est à croire que ces plates-tombes étaient, au moins pendant un laps de temps après la mort du personnage et à l'occasion des anniversaires, surmontées de dais d'étoffes. La forme de ces dalles sculptées est sou- vent celle d'un trapèze, c'est-à-dire que la pierre est plus étroite du côté des pieds que du côté de la tête.

Les pavages de nos églises ne se composaient plus, à la lin du xv'^ siècle déjà, que de dalles tombales juxtaposées, et bien que depuis lors on ait détruit une prodigieuse quantité de ces monuments si précieux pour les études historiques et archéologiques, il en reste encore beaucoup. Plu- sieurs de ces plates-tombes sont môme d'une grande beauté de style, et montrent à quel degré de perfection l'art du dessin s'était élevé pendant le moyen âge. Les meilleures sont celles qui appartiennent au xiir et au xiY* siècle.

Les plates-tombes de cuivre gravé ou légèrement modelé ont toutes été fondues. Celles que nous possédons encore dans quelques églises sont de pierre, parfois avec incrustations de marbre blanc pour les nus, et noir pour certaines parties des vêtements ou pour les fonds. Le trait gravé est rempli de plomb ou de mastic noir et brun rouge. La forme de ces tom- bes est trop connue pour qu'il soit nécessaire d'en donner ici des exem- ples. Nous citerons parmi les plus belles, celles de la cathédrale et de l'église Notre-Dame de Châlons-sur-Marne, celles des églises de Troyes, de Beaune, de la sainte Chapelle du Palais à Paris, etc. Gaignièresnous a laissé les dessins de plusieurs de ces plates-tombes provenant de l'abbaye de Jumiéges, et qui étaient de terre cuite émaillée.

Souvent ces plates-tombes n'étaient décorées que par une inscription gravée sur les bords et un emblème sur le milieu. L'abbé Lebeuf cite un certain nombre de ces dalles placées dans des paroisses du diocèse de Paris, et qui avaient pour toute gravure un écu, ou une croix, ou un calice. Ces dernières sont des tombes de curés. Les pierres tombales posées sur les sépultures des templiers ne portaient habituellement aucune inscription, mais une simple croix grecque, un écu, et parfois un triangle équilatéral (voyez Temple)'. On cessa de graver l'effigie du mort sur les dalles tombales vers le milieu du xvii" siècle.

TOUR, s. f. {tor). Dans l'ancienne fortification, la tour est un ouvrage saillant sur les courtines, à plan carré ou circulaire, et formant un llanquement suffisant avant l'emploi des bouches à feu.

' Nous aurons l'occasion, dans les tomes III et IV du Dictionnaire du mobilier fran- çais, de reproduire un grand nombre de ces gravures tombales si précieuses pour l'étude des habillements : c'est pourquoi nous n'en donnons point d'exemples ici 3 d'ailleurs ces objets sortent du domaine de l'architecture.

[ TOUR ] 68

Il serait difficile de remonter ;m premier emploi de la tour comme défense. Des la plus haute antiquité, la tour est connue : les Asiatiques et les Grecs, les Phéniciens et les Étrusques bâtissaient des tours pour fortifier les murailles de leurs villes et forteresses. Ces tours étaient géné- ralement élevées sur plan carré ou barlong, et dépassaient le niveau du chemin de ronde des courtines.

Les Romains avaient pris la tour aux Étrusques et aux Grecs, et dès l'époque des rois ils flanquaient les courtines au moyen de tours à plan carré. Autour de Rome, sous les remparts de l'empire, des bas temps et du moyen âge, on retrouve encore d'assez nombreuses traces de ces ouvrages élevés en gros blocs de pépérin par les Tarquins.

Cependant il n'est pas rare de trouver des tours romaines d'une épo- que assez ancienne, sur plan circulaire, flanquant des portes. A Arles, on voit encore du côté opposé au Rhône, deux souches de tours qui flanquaient une porte, qui datent d'une très-belle époque et sont sur plan circulaire. Ces tours ont 8 mètres de diamètre et sont espacées l'une de l'autre de 15 mètres. A Nîmes, la porte dite d'Auguste était flanquée de deux tours circulaires. Il en était de môme aux portes d'Arroux et de Saint-André, à Autun (iv^ siècle), à la porte de Vésone (Périgueux), à l'est de l'ancienne cathédrale. Les tours romaines sur plan circulaire, flanquant des courtines, sont beaucoup plus rares : on en voit quelques- unes sur le front occidental des remparts d'Autun, mais qui appartien- nent ù une très-basse époque ; de même à Rome.

Les Romains élevaient aussi des tours isolées en dehors des remparts, sortes d'ouvrages avancés qui protégeaient un point faible, un passage de rivière, et commandaient la campagne. Ces tours tenaient lieu de ce que nous appelons aujourd'hui des forts détachés; elles étaient parfois reliées par un vallum, ou relief de terre avec le fossé, soit avec d'autres tours, soit avec les murailles de la ville. L'édiflce auquel, à Autun, on donne le nom de temple de Janus paraît avoir été un de ces ouvrages, qui formait le saillant d'une large tète de pont, d'un camp retranché sur la rive droite de l'Arroux.

Quand les frontières de l'empire furent menacées, les empereurs ro- mains flrent bâtir des tours isolées pour protéger les passages et pour maintenir les populations voisines •. Ces tours, comme plus lard les don- jons féodaux, n'avaient point de portes au niveau du sol, mais à une cer- taine hauteur, de manière qu'on fût obligé de se servir d'une échelle pour entrer 2, La tour carrée d'Autun, dont nous venons de parler, paraît avoir eu sa porte relevée au-dessus du sol extérieur.

' « Castra fxtoUcns altiùs et castclla, turrcsquo adsiduas per liabiles locos et oppor- » tuiios, qui Galliaruin exttnditur loiif^itudo; nonnuiKiuam etiani ultra fluincn a>diliciis (( positis suliradoiis barbares fines. » (Ainiiiieii Marccllin, lib. XXVIII, cap. ii.)

2 C'est ainsi que sont construites les tours romaines de IJesi^'iieiai, au confluent du Neckcr et de l'Enz.

69 [ TOUR ]

Certaines lours romaines n'étaient que des postes d'observation. « Une ligne non interrompue de ces tours part de Beuvray et se dirige, par la Vieille-Montagne, vers le cours de l'Aron, jusqu'à Decize, par Cercy- ( la-Tour... La plaine d'Autun en ofire une autre semblable qui longe ( la chaîne des montagnes du nord-ouest, entre les camps de la vallée ( d'Arroux, au-dessus et au-dessous de la ville. Elle commence au coude ( d'Arroux, sur la rive droite, entre le MontrEru et la Perrière, et, fran- ( chissant le bassin d'Autun, sur les points culminants de la plaine, va ( aboutir à la vallée de Barnay, en face de la montagne de Bar, sans ( que les tours qui composent cette ligne se perdent jamais de vue ( de l'une à l'autre. Le souvenir de leurs fanaux s'est conservé presque ( partout, soit dans leur nom, soit dans la tradition populaire. Le nom ( (le Montigny, Mons ignis, Mons ignitus, est resté à plusieurs de ces ( localités '. »

La colonne Trajane nous montre, dans ses bas-reliefs, beaucoup de ces tours d'observation avec fanaux, qui permettaient de concerter des opérations militaires pendant la nuit, et de surveiller les mouvements d'ennemis ou de bandes de pillards pendant le jour. Quand un gouver- nement approche de sa dissolution, le premier symptôme qui se mani- feste bien avant les grandes crises finales, c'est le brigandage. L'empire romain à son déclin, mais longtemps avant le moment des débordements (les barbares, était rongé par le brigandage; des bandes armées se répan- daient non-seulement sur les frontières de l'empire, mais autour des grands centres et jusque dans la campagne de Rome. Les derniers empe- reurs romains se préoccupèrent, non sans raison, de guérir cet ulcère des gouvernements qui finissent, sans y parvenir. Constance, Julien, Valen- tinien, établirent dans les Gaules des lignes de postes sur les marches, le long des vallées voisines des frontières, et à l'entour des grandes villes. Ces postes n'étaient autre chose que des tours élevées sur des promon- toires, des monticules naturels ou factices (mottes). Nous verrons bientôt que ce système romain fut longtemps observé pendant le moyen âge.

Il conviei.t donc tout d'abord de distinguer les tours flanquantes, c'est- à-dire attachées aux courtines d'une place, des tours isolées.

Vitruve explique comment il faut établir des tours flanquantes : (( Elles (c doivent, dit-il -, être en saillie sur le parement extérieur du mur, de (c telle manière que lorsque l'ennemi s'approche (de la courtine), il soit (( pris en flanc par deux tours, l'une adroite, l'autre à gauche... Les murs « des forteresses doivent être plantés, non sur plan carré ou présentant (( des angles saillants, mais suivant un périmètre circulaire (ou se rappro- (c chant de cette figure), afin que l'ennemi puisse être vu de plusieurs « points, car les saillants sont difficilement défendables, et plus favora-

i Voyez Essai sur le système défensif des Romains dans le pays éduen, par M. BuUiot, p. 26.

- Lib. I, cap. V.

[ TOUR ] 70

(( blés aux aj^siégeants qu'aux assiégés... L'hilcrvalle entre les tours doit « être calculé en raison de la portée d'un trait, afin que l'assiégeant soit (i repoussé par les machines de jet manœuvrant sur les deux flancs.

u II faut, au droit des tours, que les courtines soient interrompues par « une coupure ayant une largeur égale au diamètre de ces tours. De la K sorte les chemins de ronde, étant interrompus, sont seulement com- <( piétés intérieurement par des passerelles de charpente qui, n'étant « pas fixées avec des attaches de fer, peuvent être jetées en bas si l'en- u nemi s'est emparé d'une portion de courtine, et rendre ainsi l'occupa- « tion des autres courtines et des tours impossible.

« Les tours doivent être élevées sur plan circulaire ou polygonal, car, (( étant carrées, les béliers les détruisent plus facilement en ruinant (( leurs angles. Circulaires, chaque pierre formant coin et reportant la (( percussion au centre, ces tours résistent mieux à l'eirort des machines. « Mais rien n'est tel que de terrasser les remparts et les tours pour leur « donner une grande puissance de résistance... »

Ces préceptes, sauf les modifications amenées par la portée des engins modernes, sont les mêmes que ceux admis de nos jours. Voir l'ennemi de plusieurs points ; éviter, par conséquent, les saillants, qui sont diffi- ciles à flanquer ; mettre toujours l'assiégeant entre des feux convergents ; faire qu'un ouvrage pris n'entraîne pas immédiatement l'abandon des autres; relier au besoin ou séparer les ouvrages, tels sont les immuables principes de la fortification Ils furent établis, à notre connaissance, par les Grecs et les Romains, pratiqués pendant le moyen âge avec une supé- riorité marquée, singulièrement développés dans les temps modernes par suite de l'emploi des bouches à feu. En effet, de la tour ronde à court llanquement, et ayant toujours des points morts, au bastion moderne avec ses flancs et ses faces, il y a une longue suite d'essais, de tentatives et de transitions ^

La tour romaine sur plan circulaire ou carré (car, quoi qu'ait enseigné Vitruve, les Grecs et les Romains ont élevé beaucoup de tours flan- quantes carrées) était ouverte ou fermée à la gorge, c'est-à-dire du côté intérieur de la forteresse. Si elle était ouverte, le chemin de ronde des courtines voisines s'interrompait, comme l'indique Yitruve, au droit de cette ouverture. Si elle était fermée, les rondes circulant sur la courtine devaient se faire ouvrir deux portes pour entrer et sortir de la tour, afin de reprendre l'autre courtine. Dans ce cas, la tour formait obstacle à la circulation continue de plain-pied sur le sommet des remparts. Les pre- mières de ces tours sont, à proprement parler, des tours retranchées, tan- dis que les secondes sont des postes ou petits forts espacés, commandant les remparts.

Ce qui prouverait que le système des tours retranchées a été de pré- férence pratiqué par les Romains, c'est que nous voyons pendant le

Voyez La fortification déduite de son Instoirc, par le général Tripier. Pari?, 1866,

71 [ TOUR J

moyen âge l'emploi de ce système persister dans les villes qui ont le mieux conservé les Iratlilions romaines; tandis que dans le Nord, oii l'iniluence normande se fait sentir de bonne heure dans l'art de la forti- fication, les tours sont toujours fermées, à moins toutefois qu'elles ne llanquent une enceinte extérieure commandée par une enceinte inté- rieure.

Nous diviserons donc cet article en : Tours flanquantes, ouvertes ou

fermées à la gorge; Tours- réduits, tenant lieu de donjons ou dépendant

,de donjons; Tours de guet; Tours- postes isolées; Tours de

SIGNAUX, de passages, DE PONTS, DE PHARES.

Tours flanquantes, Les tours flanquantes établies suivant la tradi- tion romaine, qui se perpétua en Occident jusqu'à l'époque des grandes invasions normandes, sont moins qu'elles ne dépendent de portes) généralement pleines jusqu'à une certaine hauteur au-dessus du fossé ou du sol extérieur, afin de résister à l'effort des engins d'attaque ou à la sape ; leur flanquement ne commence donc qu'au niveau des chemins de ronde des courtines, et consiste en des ouvertures assez larges mas- quées par des mantelets mobiles de bois. Ce premier flanquement est surmonté de l'étage supérieur crénelé, formant couronnement et second flanquement. Cet étage supérieur est couvert par un comble, de manière à mettre le crénelage à l'abri, ou découvert, le comble étant alors établi en contre-bas du chemin de ronde ou au ras de ce chemin de ronde.

Voici (fig. 1) un type de ces tours de la fin do l'empire romain ', ouvertes à la gorge, mais interrompant les chemins de ronde des cour- tines.

Dos plats-bords posés sur les poutres engagées A permettaient de passer d'un chemin de ronde sur l'autre, et d'entrer de plain-pied au premier étage de la tour. Ce premier étage est mis en communication avec le second et avec le crénelage au moyen d'échelles de bois. Une échelle mobile, qu'on relève au moyen d'un treuil, met le plancher du premier étage en communication avec le sol du chemin militaire intérieur. Cette portion d'échelle relevée et les plats-bords enlevés, le poste gardant la tour ne peut redouter une surprise; il est complète- ment isolé. Cependant il voit ce qui se passe dans la ville et peut être surveillé. La tour, occupée par l'ennemi, ne peut battre le chemin militaire, puisque les étages de cette tour sont ouverts sur ce chemin. Les approvisionnements de projectiles se font, comme l'indique notre figure, par ces ouvertures sur le chemin militaire.

La tour se défend, extérieurement, par des ouvertures pratiquées dans les deux étages et par le crénelage supérieur. Les larges créneauii en façon d'arcades sont masqués par des mantelets mobiles de bois roulant sur un axe.

> Tmirs wisiprnthes de Carcassonne; tours d'Autun, de Cologne, de Dax; tours de Romo du temps de Belisaire,

72

La cilO do Cairassonne possède encore des tours datant de la doni'i-

73 [ TOUR ]

nation dos Wisigoths, construites suivant cette donnée, si ce n'est que le chemin de ronde passe à travers la tour, et que celle-ci est percée de portes au niveau de ce chemin de ronde. A Garcassonne, les tours wisigothcs avaient leurs crénelages couverts, des mantclets pour les cré- neaux supérieurs comme pour les créneaux des étages, et des hourds de bois pour permettre de battre le pied de la défense.

Voici (fig. 2) le plan d'une de ces tours *, au niveau du chemin de ronde. Au-dessous de ce niveau, l'ouvrage est de maçonnerie pleine.

La figure 3 montre la face latérale de cette tour, avec la coupe du chemin de ronde de la courtine. En A, est tracée en place une ferme des hourds-; en B, le détail perspectif d'un des corbeaux des créneaux supérieurs, destinés à recevoir les tourillons des mantelets, et en G les pierres saillantes posées sous les arcades-créneaux pour supporter de même les axes à tourillons qui permettent de relever ou d'abaisser les volets fermant ces arcades. Au-dessus du plancher, posé en D, est ouvert, sur la ville, un arc qui laisse voir ce qui se passe à l'étage supé- rieur et qui facilite les approvisionnements de projectiles. Get arc sur- monte le mur de fermeture G (voyez le plan), et porte sur lesdeux pieds- droits H, I.

La question des approvisionnements rapides de projectiles destinés à

' La tour dite du Four Saint-Nazaire. '•^ Voyez HouRD.

IX.

10

[ TOUU ] 7^

défendre ces tours ne paraît pas avoir été examinée avec assez d'atten- tion. Un remarquera que ces tours, d'une époque ancienne, c'est-à-dire qui datent de la fin de l'empire romain aux derniers Carlovingiens, sont généralement d'un faible diamclre, et ne pouvaient, par conséquent, contenir un approvisionnement très-considérable de projectiles, soit armes de trait, soit pierres propres à être jetées sur les assaillants qui voulaient s'approcher du pied des ouvrages pour les saper.

En supposant qu'une tour, comme celle' que nous présentons ici (fig. 2 et 3 ), soit attaquée à son pied; que, protégés par des chats, les mineurs s'attachent ;\ la maçonnerie, les défenseurs ne peuvent repous- ser cette attaque ((u'i'n jetant sur les galeries, sur les chats, force pierres ou matières enllannnées, alla de les détruire. Si l'attaque se prolon- ageit, on peut estimer la quantité considérable de projectiles qu'il fal-

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lait avoir sous la main. Il était donc nécessaire de renouveler à chaque heure cette provision, comme aujourd'hui il faut, dans une place assié- gée, renouveler sans cesse les munitions des bouches à feu placées sur les ouvrages qui contribuent à la défense d'un point attaqué.

Ces tours ouvertes à la gorge se prêtaient à ces approvisionnements incessants, car plus leur diamètre était petit, plus il fallait remplacer souvent les projectiles employés à la défense. D'ailleurs l'attaque n'étant sérieuse qu'autant qu'elle était très-rapprochée, c'était le point attaqué qui se défendait sans attendre secours des ouvrages voisins. Tous les efforts de l'attaque, et, par suite, de la défense, étant ainsi limités à un champ très -étroit, les moyens de résistance s'accumulaient sur ce point attaqué et devaient être renouvelés avec activité et facilité. iNous verrons comment cette partie du programme de la défense des tours se mo- difie peu à peu suivant les perfectionnements apportés dans le mode d'attaque.

Il est encore une observation dont il faut tenir compte. Dans les ouvrages de la fin de l'empire romain, comme pendant les périodes

4

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grecque et romaine, les tours ont sur les courtines un commandement considérable (fig. h)^ : cette disposition est assez régulièrement observée jusque vers le milieu du xiii*^ siècle, mais alors les courtines s'élèvent; le commandement des tours sur ces courtines diminue d'autant. A cette époque, il arrive même parfois que ces tours ne remplissent que la fonc- tion de flanquement, et n'ont plus de commandement sur les courtines.

' Mosaïque- gallo-romaine, musée de Carpentias.

[ TOUR ] 7(5

C'est encore le système de l'attaque (jui provoque ces changements.' Nous aurons l'occasion de revenir sur ce sujet.

En examinant les tours d'angle du château de Carcassonne, dont la construction remonte aux premières années du xii^ siècle, on peut se rendre un compte exact des moyens d'approvisionnement des défenses supérieures de ces tours, car ces ouvrages sont parfaitement conservés, les anciennes charpentes ayant seules 'été supprimées.

La figure 5 présente le plan de la tour de l'angle nord-est, dite tour du Major, au niveau du sol de la cour du château. La salle ronde voûtée

en calotte hémisphérique se défend par cinq meurlrièros qui battent It fond du fossé. La figure 6 donne le plan du premier étage, qui se trouve au niveau du chemin de ronde des courtines. Les meurtrières qui, de la salle, s'ouvrent sur les dehors au nombre de quatre, ne sont pas percées au-dessus de celles du rez-de-chaussée, afin de laisser le moins de points morts possible. La voûte également en calotte qui couvre cette seconde salle est percée d'un trou A, ou porte-voix, qui communique avec les étages supérieurs. Le deuxième étage n'est pas voûté, mais couvert par un plancher placé en contre-bas du chemin de ronde de la tour. Cette Iroisième salle n'était destinée qu'au logement du poste de la tour, elle ne se défend pas. Au-dessus s'élève le crénelage avec son chemin de ronde et ses hourds (fig. 7). Pour faciliter la pose de la charpente du comble, l'intérieur du crénelage est à pans. Ce comble était ainsi pyra- midal, avec des coyaux qui formaient la transition entre la pyramide et le cùne. De B en C, les fermes des hourds sont supposées placées. Ces

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hourds étaient cvidemmcnt très-saillants, car les deux trous superposés

réservés dans la construction pour recevoir les fermes indiquent un sys-

tème de liens avec corbelets ' soulageant la bascule des pièces horizon- * Vojez Hoi'UDj fig. 1.

[ TOUR ] 78

talcs (Icslinées à porter le plancher. La coupe, faite sur la ligne ah du plan (lu rc/.-de-chaussée (llg. 8), montre la disposition des deu\ salles inférieures percées de meurtrières, de la salle D, chambrée des hommes de garde, et de l'étage supérieur, poste du capitaine et défense princi- pale. La corne E (voy. «g. 7], s'élevant d'aplomb sur la cour du château, permettait de hisser les munitions au sommet des défenses, sans qu'il lût nécessaire de les monter à dos d'homme par l'escalier. Au moyen d'un treuil posé en G et. d'une poulie passant en E à travers le bout de l'entrait de la ferme principale du comble, on élevait facilement des poids assez considérables, ^'otre coupe (lig. 8) indique ce mécanisme si simple. Le bourriquet hissé au niveau du plancher du hourd, on fermait la trappe, on lâchait sur le treuil, et les munitions étaient disposées le long des hourds ou dans la salle supérieure ; car on remarquera que cette salle est mise en conmiunication avec le chemin de rondo des hourds au moyen des créneaux.

Cette salle bien garnie de pierres et les hourds de sagettes et de car- reaux, il était possible de couvrir les assaillants de projectiles pendant plusieurs heures. Les mâchicoulis de hourds, aussi saillants, claient habituellement doubles, c'est-à-dire qu'ils permettaient de laisser tom- ber des pierres en I et en L. Les matériaux tombant en I ricochaient sur le talus K, et prenaient les assaillants en écharpe (voyez Mâchicoulis). La hgure 9 explique d'une façon claire, pensons-nous, le mode de montage des munitions. Le servant attend que le bourriquet soit hissé au niveau du plancher, pour fermer la trappe et répartir les projectiles ou besoin est. En A, est tracée la section horizontale des potelets dou- bles des hourds au droit des angles, laissant entre eux la rainure dans laquelle s'engagent les masques du chemin de ronde. Le plancher de la salle supérieure, étant à 1 mètre 28 centimètres en contre-bas de 1 appui des créneaux, permettait d'approvisionner une quantité consi- dérable de projectiles que les servants, postés dans cette salle, passaient, au fur et à mesure du besoin, aux défenseurs des hourds. de manière à ne pas encombrer leur chemin de ronde. Pendant une attaque même, on pouvait hisser, à l'aide du treuil, de la chaux vive, de la poix bouil- lante, de la cendre qui aveuglait les assaillants' (voyez Siège). On obser- vera que cette tour d'angle, comme toutes celles des défenses de la cité de Carcassonne, interrompt la circulation sur le chemin de ronde des courtines, et force ainsi les patrouilles de se faire reconnaître à chaque tour. D ailleurs, c'était dans les tours que logeaient les postes de défense,

' (Jnant au plomb fondu, à l'huile bouillante, ce sont des moyens de défense un peu trop dispendieux pour qu'on les puisse prendre au sérieux. D'ailleurs le plomb londu, tombant de cette hauteur, serait arrivé en bas en gouttes froides, ce qui n'aurait pas ete tres-redoutable. Ce n'était que par exception qu'on avait recours à ce moyen de défense. De sunpies cailloux du poids de 8 à 10 kilogrammes, tombant d'une hauteur a. ^u mètres, étaient les projectiles les plus dangereux pour des hommes armés et pavoises.

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et chacun de ces postes avait à défendre une portion des courtines. La

G- JMWi

tactique des assaillants consistait à s'emparer d'une courtine en dépit des flanqueraents et de se- répandre ainsi dans la place. - . - -

TOUR ]

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Alors les pusLes tics luuis bcnlcniuiiciil, el il iallaitles assiéger sépa-

81 [ TOUR ]

rément; ce qui rendait possible un retour offensif de la garnison et met- tait les assiégeants dans une position assez périlleuse. Cependant on voulut, dès le milieu du xiii^ siècle, fendre les parties de la défense plus solidaires, et l'on augmenta le relief des courtines en renonçant ainsi aux commandements considérables des tours. Dans le dernier exemple que nous présentons, le niveau des chemins de ronde des courtines est enN; le commandement delà tour est donc très-prononcé.

Déjà ces commandements sont moins considérables au château de Coucy, bâti vers 1220 '. Les quatre tours d'angle de ce château sont très- remarquables, au double point de vue de la structure et de la défense. Elles sont pleines dans toute la hauteur du talus. Cinq étages s'élèvent au-dessus de ce talus ; deux sont voûtés, deux sont fermés par des plan- chers, le cinquième est couvert par le comble conique '-.

Les plans (fig. 10) présentent en A la tour d'angle nord-ouest, au niveau du sol du premier étage du château ; en C, au niveau du sol du second étage; en D, au niveau du crénelage supérieur.

L'étage inférieur, voûté, au niveau du sol de la cour, ne possède au- cune meurtrière ; c'est une cave à provisions dont la voûte est percée d'un œil. L'escalier ne monte que du niveau de la cour au sol du qua- trième étage, et l'on n'arrivait à l'étage crénelé quepar unescalierde bois (échelle de meunier) ^. En g, sont des cheminées ; en /, des latrines ^ L^ne ouverture laissée au centre des planchers permettait de hisser les munitions du rez-de-chaussée au sommet de la tour sur les chemins de ronde. Les meurtrières sont alternées, afin de laisser le moins possible de points morts.

Les tours du château de Coucy présentent une particularité inté^ ressante, c'est la transition entre le hourdage de bois et le mâchicoulis de pierre K Des corbeaux de pierre remplacent les trous par lesquels on passait (comme nous l'avons vu dans l'exemple précédent) les pièces de bois en bascule qui recevaient les chemins de ronde établis en temps de guerre. Ces corbeaux à demeure recevaient alors les hourds «.

La figure 11 donne la coupe (sur la ligne ad du plan A) de ce bel ou- vrage. Outre les jours des meurtrières, les salles des troisième et qua- trième étages possèdent une fenêtre chacune, qui les éclaire. Les muni- tions étaient montées à l'aide d'un treuil placé dans la salle du quatrième

* Il n'est question, bien entendu, que des constructions du commencement du xui" siècle, dues à Enguerrand lU. Los courtines du château de Coucy furent encore exhaussées vers liOO, par Louis d'Orléans.

- Voyez, pour le système de structure de ces tours, à l'article Construction, la figure 144.

Ces escaliers ont été surélevés, sous Louis d'Orléans, jusqu'au niveau des combles.

* Voyez Latrines, fig. 1.

5 Voyez DoMON, Hourd, Mâchicoulis.

« Voyez HouRD, Porte (la porte de Laon à Coucy-le-Chàteau).

IX. 11

[ TOUR ]

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étage , ainsi (lue le lail voir notre ligure, et étaient déposées sur le plan- cher supérieur mis en communication avec les hourds au moyen des

créneaux couverts. Les hourds tracés en G expliquent le système des

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défenses de bois posées en temps de guerre sur les corbeaux de pierre à demeure, G. Le niveau du cbemin de ronde des courtines se trouvant en 11, on voit que le commandement de la tour sur ce chemin de ronde était moins considérable déjà cpie dans l'exemple précédent '. En E, commence l'escalier de bois qui, passant à travers un des arcs de l'hexa- gone, montait du quatrième étage au niveau du plancher supérieur, très-solidement construit pour recevoir la charge d'une provision de projectiles.

Cette construction est merveilleusement exécutée en assises de hO à 50 centimètres, et n'a subi aucune altération, malgré le chevauchement des piles. Le talus extérieur descend à 8 mètres en contre-bas du niveau K, sol de la cour. Une élévation extérieure prise en C (voyez le plan, fig. 12), complète notre description. Les hourds sont supposés placés sur une moitié des corbeaux.

Ces défenses du château de Coucy sont construites au sommet d'un escarpement; leur effet ne devait s'exercer, par conséquent, que suivant un rayon peu étendu, lorsque l'assaillant cherchait à se loger au pied même des murs.

Les meurtrières, percées à chaque étage, sont plutôt faites pour se rendre compte des mouvements de l'ennemi que pour tirer. 11 s'agissait ici d'opposer aux attaques un obstacle formidable par son élévation et par la défense du couronnement. Sur trois côtés, en effet, le château de Coucy ne laisse entre ses murs et la crête du coteau qu'une largeur de quelques mètres, un chemin de ronde extérieur qui lui-même pouvait être défendu. Un très-large fossé et le gros donjon protègent le qua- trième côté -. Il n'était besoin que d'une défense rapprochée et presque verticale. Mais la situation des lieux obligeait souvent, alors comme aujourd'hui, de suppléer à l'obstacle naturel d'un escarpement par un champ de tir aussi étendu que possible, horizontalement, afm de gêner les approches. Cette condition est remplie habituellement au moyen d'ouvrages bas, d'enceintes extérieures llan<iuées, dominées par le com- mandement des ouvrages intérieurs. L'enceinte si complète de Carcas- sonne nous fournit, à cet égard, des dispositions d'un grand intérêt. On sait que la cité de Carcassonne est protégée par une double enceinte : celle extérieure n'ayant qu'un commandement peu considérable ; celle intérieure, au contraire, dominant et cette enceinte extérieure et la campagne ^ Or, l'enceinte extérieure, bâtie vers le milieu du xni* siècle par ordre de saint Louis, est flanquée de tours, la plupart fermées à la gorge et espacées les unes des autres de 50 à 60 mètres. Ces tours, qui n'ont (ju'ini faible commantU'nuMit sur les courtines, et j)arfois même ne

' La partie siipcriourc du crt-nolai^a', détruite aujourd'hui, est restaurée à l'aide des gravures de du Cerceau et de Chàlillon.

2 Voyez CuATEAi .

3 Voyez AnciiiTEcTiKE mihtaiiii;, lig. 11, et Siège, fig. 2.

[ TOUP.

dépassent pas le niveau de leur crénelage, sont disposées pour la défense

TOUR

86

éloignée. Bien munies de niourtrièros, ellesse projettent en dehors des murs et recevaient des hourdages saillants.

L'une de ces tours ', entièrement conservée, présente une disposition conforme en tous points au programme que nous venons d'indiquer. La ligure 13 donne le plan de cette tour au niveau du sol des lices, c'est-à-

ricMio

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^ // //J,

dire de la route militaire pratiquée entre les deux enceintes. La ligure \l\ donne le plan du premier étage. Le chemin de ronde de la courtine est en A, et la tour n'interrompt pas la circulation.

La porte B met le chemin de ronde en communication avec le rez-de- chaussée par l'escalier D, avec le premier étage de plain-pied, et avec les défenses supérieures par l'escalier G. Les meurtrières, nombreuses, sont chevauchécspour éviter les points morts. La ligure 15 présente le plan de ces défenses supérieures, les hourds étant supposés placés en E. Le crénelage est largement ouvert en G pour i)ermettre les approvisionne- ments et pour que l'ouvrage ne puisse se défendre contre l'enceinte inté- rieure, qui, du reste, possède un commandement très-considérable. En temps de paix, l'espace circulaire H était seul couvert par un comble à demeure. Les combles des hourds posés en temps de guerre couvraient le chemin de ronde K et les galeries de bois L; un large auvent proté- geait l'ouverture G. La coupe fiiite sur la ligne ab de ce plan est présentée dans la ligure 16. En M, est tracé le profil d'ensemble de cet ouvrage, avec le fossé, la crôte de la contrescarpe et le sol extérieur formant le glacis. On voit comme les meurtrières sont disposées pour couvrir de projectiles rasants ce glacis, et de projectiles plongeants la crête et le

' Tmir dite tic la Pi-ijrc, ;i la gauclic do la barbacanc do la porto Narbonnaise.

87

[ TOUR ]

pied de la contrescarpe. Quant à la défense rapprochée, il y est pourvu parles mâchicoulis des hourds, ainsi qu'on le voit eu P. La figure 17

donne le tracé géométral de cette tour du côté intérieur, les hourds n'étant posés que du côté R.

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Si l'assaillant parvenait à s'emparer de cet ouvrage, il se trouvait à 20 mètres du pied de l'enceinte intérieure, dont les tours, plus rappro- chées, mais moins saillantes sur les courtines, présentent un front avec

[ TOUR ] 88

courts Uanqiicmcnts Ircs-iniiltipliés. Du haut de cette enceinte intérieure, dont le relief est de 15 mètres au-dessus du chemin de ronde S, il n'était pas difficile de mettre le feu aux couvertures des tours de l'enceinte exté-

rieure au moyen de projectiles incendiaires, et d'en rendre ainsi l'occu- pation impossible, d'autant que ces tours ne se défendent pas sur le che- min militaire des lices.

Avec les armes de jet et les moyens d'attaque de l'époque, on ne pou- vait adopter une meilleure combinaison défensive. Ces tours pleines dans la hauteur du talus (jui envelop])e la roche naturelle ne pouvaient

89 [ TOUK ]

être ruinées par la sape. Bien percées de meurtrières, elles envoyaient des projectiles divergents de plein fouet à 60 mètres de leur circonfé- rence. Pour les aborder, il fallait donc entreprendre une suite d'ou-

vrages qui demandaient du temps et beaucoup de monde ; tandis que pour les défendre, il suffisait d'un poste peu nombreux. Un ouvrage de cette étendue pouvait longtemps défier les attaques avec un capitaine et vingt hommes*. Si l'attaque était très-rapprochée, les meurtrières inférieures devenaient inutiles, et alors les vingt hommes répandus sur les galeries des hourds couvraient les assaillants d'une pluie de projectiles Nous

Huit arbalétriers dans les deux étages intérieurs servaient

facilement les seize meurtrières, ci 8 hommes.

Un servant à chaque étage 2

Huit arbalétriers dans les hourds 8

Deux servants pour les màcbicoulis 2

Un capitaine de tour, ci 1

Total 21 hommes.

L enceinte extérieure de Carcvssonne possède quatorze tours; en les supposant gardées chacune en moyenne par vingt

hommes, cela fait 280 hommes.

Vingt hommes dans chacune des trois barbacanes 60

Cent hommes pour servir les courtines sur les points d'attaque. 100

A reporter 440 hommes.

l\. 12

f TOUR 1 90

avons (lit ailknirs (voyez Auciiitectuue MiLiTAiRn:) que les assiégeants dirigeaient plutôt leurs attaques méthodiques contre les courtines que contre les tours, parce que la courtine possédait moins de moyens défensifs que les tours, et qu'il était plus difficile à l'assiégé de les rctraucner. Mais, il va sans dire que, pour emporter une courtine, il fallait d'abord détruire ou masquer les llanquements que donnaient les tours voisines.

Tant que les tours enfilaient la courtine, on ne pouvait guère amenai' les chats et les beffrois contre cette courtine. Ainsi, quoiqu'il ne fût pas conforme à la tactique d'envoyer une colonne d'assaut contre une tour et les beffrois n'étaient qu'un moyen de jeter une colonne d'assaut sur la courtine, il fallait toujours que l'assaillant rendît nulles les défenses des tours sur les flancs, avant de rien entreprendre contre la courtine.

Mais admettant que les liourds des tours eussent été détruits ou brû- lés, et que les défenses de celles-ci eussent été réduites aux meurtrières des étages inférieurs, que les beffrois fussent approchés de la courtine; le chemin de ronde de la courtine étant toujours élevé au-dessus du sol intérieur, les assaillants qui se précipitaient du beffroi sur ces chemins de ronde étaient pris en flanc par les défenseurs, qui sortaient des tours voisines comme de réduits, au moment de l'assaut. C'est en prévision de cette éventualité que les tours, bien qu 'elles interceptent la communi- cation d'un chemin de ronde à l'autre, possèdent des portes donnant directement sur ces chemins de ronde et permettant aux postes des tours de se jeter sur les flancs de la colonne d'assaut.

Voici (fig. 18) une des tours de l'enceinte extérieure de Garcassonne.

Report 440 liommes.

L'cnccintc inlérieurc comprend vingt-quatre tours, à vingt

hommes par poste, en moyenne 480

Pour la porte Narbonnaise 50

Pour garder les courtines , 100

Pour la garnison du château 200

Total 1270 hommes.

Ajoutons à ce nombre d'hommes les capitaines, un par poste

ou par tour, suivant l'usage 50 hommes.

Nous obtenons un total de 1320 hommes.

Ce nombre était plus que suffisant, puisque les deux enceintes n'avaient pas à se défendre simultanément, et que les hommes de garde, dans l'enceinte intérieure, pou- vaient envoyer des détachements pour défendre l'enceinte extérieure, ou que celle-ci étant tombée au pouvoir de l'ennemi, ses défenseurs se réfugiaient derrière l'enceinte intérieure. D'ailleurs l'assiégeant n'attaquait pas tous les points à la fois. Le périmètre de l'enceinte extérieure est de 1400 mètres en dedans des fossés; donc c'est environ un homme par mètre de développement qu'il fallait compter pour composer la garnison tl'une ville forliliée comme l'était la cité de Garcassonne.

91

TOUR

bâtie par saint Louis, qui remplit exactement ce programme^ C'est la tour sur le front nord, dite de la Porte-Rouge. Cette tour possède deux étages au-dessous du crénelage. Comme le terrain s'élève sensiblement de a en b, les deux chemins de ronde des courtines ne sont pas au môme

C UiiiiUiiLJ /

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niveau ; le chemin de ronde 6 est à 3 mètres au-dessus du chemin de ronde a. En A, est tracé le plan de la tour au-dessous du terre-plein; en B, au niveau du chemin de ronde of ; en C, au niveau du crénelage de la tour qui arase le crénelage de la courtine e. On voit en d la porte qui, s'ouvrant sur le chemin de ronde, communique à un degré qui descend à l'étage inférieur A, et en e la porte qui, s'ouvrant sur le chemin de

[ TOUR ] 92

ronde plus élevé, romninnique ;\ un second degré qui descend à l'éta^-e Ti. On arrive du dehors au crénelagc de la tour par le degré tj. Ue plus, les deux étages A et B sont en communication entre eux par un esca- lier intérieur hli' , pris dans l'épaisseur du mur de la tour. Ainsi les

hommes postés dans les deux étages A et B sont seuls en communica- tion directe avec les deux chemiils de ronde. Si l'assiégeant est jjarvenu à détruire les hourds et le crénelage supérieur, et si croyant avoir rendu l'ouvrage indéfendable, il tente l'assaut de l'une des courtines, il est reçu de flanc par les postes établis dans les étages inférieurs, lesquels, étant facilement blindés, n'ont pu èlre bouleversés par les projectiles des pier- rières ou rendus inhabitables par l'incendie du comble et des hourds. Une coupe longitudinale faite sur les deux chemins de ronde de e en d permet de saisir cette disposition (fig. 19). On voit en e' la porte de l'escalier e, et en d' la porte de l'escalier d (du plan). Cette dernière porte est défendue par une échauguclte f, à laquelle on arrive par un degré de six marches. En A", connnence l'escalier qui met en commu- nication les deux étages A et B. Une couche de terre posée en K em- poche le feu, qui pourrait être mis aux hourds et au comble /par les assiégés, de communiquer aux deux ])lanchers qui couvrent ces deux étages A et B.

La figure 20 donne la coupe de celte tour suivant l'axe perpendicu- laire au front. En d" , est la porte donnant sur l'escalier d. Les hourds

93 [ TOUR ]:

sont posés en m. En p, est tracé le profil de l'escarpemont avec le pro- longement des lignes de tir des deux rangs de meurtrières des étages A et B.

Il n'est pas besoin de dire que les hourds battent le pied o de la tour.

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fi'G'ASB

Une vue perspective (fig. 21), prise du chemin militaire entre ces deux enceintes (point X du plan), fera saisir les dispositions intérieures de cette défense. Les approvisionnements des hourds et chemins de ronde de la tour se font par le créneau c (du plan C), au moyen d'un palan et d'une poulie, ainsi que le fait voir le tracé perspectif.

Ici la tour ne commande que l'un des chemins de ronde (voy. la coupe, fig. 19). Lors de sa construction sous saint Louis, elle comman- dait les deux chemins de ronde ; mais sous Philippe le Hardi, lorsqu'on termina les défenses de la cité de Garcassonne, on augmenta le relief de quelques-unes des courtines, qui ne paraissaient pas avoir un comman- dement assez élevé. C'est à cette époque que le crénelage G fut remonté au-dessus de l'ancien crénelage H, sans qu'on ait pris la peine de dé- molir celui-ci; de sorte qu'&xtérieurement ce premier crénelage H reste englobé dans la maçonnerie surélevée. En effet, le terrain extérieur

TOrR

9'»

s'élève comme le chemin militaire de a on h (voy. le plan), et les ingé- nieurs, ayant cru devoir adopter un commandement uniforme des courtines sur l'extérieur, aussi bien pour l'enceinte extérieure que pour

l'enceinte intérieure, on régularisa vers 1285 tous les reliefs. Il faut dire aussi qu'à cette époque on ne donnait plus guère aux tours un com- mandement important qu'aux angles des forteresses ou sur quelques parties il était nécessaire de découvrir les dehors.

Pour les grands fronts, les tours flanquantes n'ont pas de comman- dement sur les courtines, et cette disposition est observée pour le grand front sud de l'enceinte intérieure de Carcassonne, rebâti sous Philippe le Hardi.

La cité de Carcassonne est une mine inépuisable de renseignements sur l'art de la fortification du xii*' au xiV siècle. ce ne sont pas des

95 [ TOUR ]

fragments épars et très-altérés par le temps et la main des hommes, que l'on trouve, mais un ensemble coordonne avec méthode, presque intact, construit en matériaux robustes par les plus habiles ingénieurs des xii^ et xiir siècles, comme étant un point militaire d'une très-grande importance. Lorsque Garcassonne fut comprise dans le domaine royal, sous saint Louis, cette place devenait, sur un point éloigné et mal relié aux possessions de la couronne, une tôte de pont garantissant une no- table partie du Languedoc contre F Aragon.

Toutes les dispositions défensives que l'on trouve encore en France datant de cette époque, n'ont point l'unité de conception et la valeur des fortifications de Garcassonne. On comprendra dès lors pourquoi nous choisissons de préférence nos exemples dans cette place de guerre, qui, heureusement aujourd'hui, grâce aux efforts du gouvernement et à l'intérêt que la population de Garcassonne apporte à cette forteresse, unique en Europe, est préservée de la ruine dont si longtemps elle fut menacée.

La disposition de la dernière tour de l'enceinte extérieure que nous venons de donner est telle, que cet ouvrage ne pouvait se défendre contre l'enceinte intérieure; car, non-seulement cette tour est dominée de beaucoup, mais elle est, à l'intérieur, nulle comme défense.

Tous les ouvrages de cette enceinte extérieure sont dans la même situation, bien que variés dans leurs dispositions, en raison de la nature du sol des dehors et des besoins auxquels ils doivent satisftiire. Il n'est qu'un point oii l'enceinte extérieure est reliée à la défense intérieure au moyen d'une tour bâtie à cheval sur le chemin militaire qui sépare les deux fronts. G'est un ouvrage sur plan rectangulaire, posé en vedette, flanquant à la fois les courtines extérieures, les lices (chemin militaire) et les courtines intérieures; permettant de découvrir, sans sortir de la défense intérieure, la montée à la porte de l'Aude, tout le front jus- qu'au saillant occidental de la place, défendu parles deux grosses tours du Coin, et la partie la plus rapprochée du faubourg de la Barbacane. Cette tour, dite de l'Evêque, parce qu'elle donnait sur le palais épiscopal, est un admirable ouvrage, bâti de belles pierres de grès dur avec bos- sages, et dépendant des travaux terminés sous Philippe le Hardi».

En voici (fig. 22) les plans à différents étages. En A, au niveau des lices ou du chemin militaire entre les deux enceintes, le crénelage de l'enceinte extérieure étant en a et la courtine de l'enceinte intérieure en b. Le premier étage est tracé en B. Du terre-plein de la cité, on arrive à cet étage par l'escalier d, qui monte aux deux étages supé- rieurs. Le plan G donne l'étage du crénelage avec son hourd de face c. On communique du chemin de ronde g au chemin de ronde h en passant par la porte i, montant quelques degrés qui arrivent au niveau

> Voyez le plan général de la cité de Garcassonne, Architectire militaire, fig. 11, II,, et les archives des Monuments historiques.

[ TOUR ] 96

de la salle k et en redescendant par l'escalier à vis. Deux mâchicoulis en m et n (voy. le plan B) commandent les deux arcs à cheval sur le chemin militaire.

22

La iîgure 23 donne la coupe de cet ouvrage, faite sur la ligne np. Le niveau des lices est en A, le niveau du sol intérieur de la cité en B. Outre les deux mâchicoulis percés dans les archivoltes des passages P. on éUiblissait, en temps de guerre, des hourds au deuxième étage, au- dessus de ces arcs, ainsi que l'indiquent le tracé D et le profil d; hourd> auxquels les baies C donnaient accès. Un hourd établi en E, sur la face

97

TOUR

de la tour, commandait son pied et flanquait ses angles. Le nroni F

iX.

[ TOUR ] 98

donne la coupe sur la courlino intérieure, les liées et la courtine extérieure. Tous les étages sont mis en coinmunicalion par les œils percés au milieu des voûtes d'arête. Ces œils permettent aussi d'approvi- sionner les étages sui)érieurs des munitions nécessaires au service des hourds.

La figure 2/i présente la vue perspective de cette tour en dehors de l'enceinte extérieure, avec les hourds posés partout. On voit que les meurtrières des crénelages ont leur champ de tir dégagé au-dessous des hourds, ce qui permet à deux lignes d'arhalétriersou d'archers de défen- dre les ouvrages, puisque les hourds possèdent des meurtrières au-dessus des mâchicoulis. Les tourelles d'angle, octogones, donnent un lir diver- gent et sont flanquées par les meurtrières des flancs des hourds. Cette tour a l'avantage d'enfiler le chemin militaire entre les deux enceintes, de le couper totalement au besoin, et de posséder des flanquements sur l'escarpe de l'enceinte extérieure. Parfaitement conservée, bâtie avec des. matériaux inaltérables, elle a pu être utilisée au moyen de travaux peu importants.

Tous les ouvrages entrepris à Carcassonne, sous Philippe le lïardi, ont un caractère de puissance remarquable, et indiquent de profondes con- naissances dans Fart de la fortification, eu égard aux moyens d'attaque de l'époque. Les flanquements étant courts, il est impossible de les mieux combiner. Les garnisons étaient composées alors de gens de toutes sortes, hommes liges et mercenaires, il fallait se tenir en défiance contre les trahisons possibles. Ces tours étaient des réduits indépendants, intercep- tant le parcours sur les chemins de ronde, même sur les lices, comme on le voit par l'exemple précédent. Commandées chacune paruncapitaine^ la reddition de l'une d'elles n'entraînait pas la chute des autres. Les gens de la ville ne pouvaient monter sur les chemins de ronde, qui avaient sur le terre-plein un relief considérable et n'étaient mis en communica- tion avec le sol intérieur que par des escaliers très-rares passant généra- lement par des postes. Toute tentative de trahison devenait difficile, chan- ceuse, parce qu'il fallait, ou qu'elle put mettre beaucoup de monde dans la confidence des moyens à employer, ou qu'elle restât isolée, et par suite promptement réprimée.

Quelquefois le chemin de ronde de la courtine tourne autour de l'ou- vrage flanquant et contenant un poste ; mais alors la tour a tous les caractères d'un réduit, d'un petit doujon possédant ses moyens de dé- fense, de retour offensif et de retraite, indépendants. Plusieurs des tours de l'enceinte intérieure de la cité de Carcassonne sont conçues suivant ce systèm.e. L'une d'elles, dite tour Saint-Martin, est bien conservée et nous explique clairement cette disposition.

liàtie sur le front sud, près de la poterne Saiut-Nazaire, la tour Saint- Martin s'élève de 25 mètres au-dessus du chemin militaire des lices, et de If)"", 50 au-dessus du sol de la cité. Elle possède deux étages inférieurs voûtés et deux étages supérieurs sous le comble, avec plancher intermé-

99

[ TOUR j

diaire au niveau des hourds. La figure 25 donne en A les plans super-

[ TOUR ] 100

posés des deux étages inférieurs, et en B les plans superposés des deux étages supérieurs. En examinant ces plans avec quelque attention, on observera que le cylindre de maçonnerie est plus épais vers l'extérieur que vers l'intérieur de la cité; en d'autres termes, que le cercle traçant

le vide n'est pas conconlriquc au cercle traçant la périphérie de la tour ; que cette périphérie qui lait face à l'extérieur, est renforcée par un épe- ron G ou hec saillant. Cet éperon et cette plus forte épaisseur donnée à la maçonnerie ont pour résultat d'annuler les effets du bosson ou bélier.

101 [ TOUR J

et de placer l'assaillant sous le tir direct des flanquements voisins (voyez Architecture militaire, Porte). De la ville, on entre dans la tour par la porte P, et la rampe droite qui monte au premier étage. De ce premier étage, par l'escalier à vis, on descend à l'étage inférieur et l'on monte aux étages supérieurs.

L'étage crénelé, et pouvant être muni de hourds, est mis en commu- nication avec le chemin de ronde des courtines par les deux portes K et L. Ce chemin de ronde pourlourne l'étage supérieur de la tour du côté de la ville, en G. Une coupe faite snr ab (fig. 26) permet de saisir facilement ces dispositions. L'étage H renferme une cheminée et est éclairé par une fenètrj3 F donnant sur la cité. Les hourds étaient posés en I, conformément à l'usage. Les meurtrières des deux salles inférieures sont chevauchées, ainsi que l'indique le plan '.

Cet ouvrage, comme le précédent, appartient aux constructions de Philippe le Hardi, et date, par conséquent, des dernières années du Mil'' siècle.

(Juelquefois, à cette époque, pour étendre les flanquements des tours, on leur donne en plan la forme d'un arc brisé -. C'est sur ce plan que sont bâties quelques-unes des tours du château de Loches.

Les grands engins d'attaque étaient alors perfectionnés ; on leur oppo- sait des nuirs bâtis en pleine pierre de taille, des meiions épais, des hourds formé-s de gros bois; on disposait plusieurs étages voûtés afin de mettre les postes à l'abri des projectiles lancés en bombe. Parfois on revenait à la tour carrée comme présentant des flancs plus étendus et des faces qu'on protégeait par des hourdages très-saillants et bientôt par des mâchicoulis de pierre.

Les tours d'Aigues-Mortes, bâties par Philippe le Hardi, sont sur plan quadrangulaire; même plan adopté pour la plus grande partie des tours de l'enceinte d'Avignon. H faut dire que tout un front de ces remparts fut ordonné sous le pape Innocent VI, par Jean Fernandez Heredia, com- mandeur delMalte, et que les dispositions adoptées alors furent suivies successivement, c'est-à-dire de 1350 à 1364 3. La plupart de ces tours sont très-saillantes sur la courtine, dont le chemin de ronde passe der- rière elles ou qui se trouve interrompu par les flancs. De plus, ces tours sont généralement ouvertes à la gorge.

La figure 27 présente le plan d'une de ces tours d'Avignon, à rez-de-chaus- sée.Un escalier E, fermé par une porte, permetdemonterau premierétage (lîg. 28), qui communique par deux issues avec les chemins de ronde des

' Les meurtrières du rez-dc-cliausscc sont hachées, ainsi que la porte qui, de ce étage, donne dans l'escalier à vis.

2 Voyez Arcuitecti're militaire, hg. 24 bis.

3 La plupart des ouvrages militaires des ordres du Temple et de Malte présentent des tours carrées. (Voyez Essai sur la dominafioii française en Syrie durant le moyen âge, par E. G. Rey, 18C6.)

[ TOUR ] !()2

courtines voisines, G, H. l'n second escalier en encorbellement monte jusqu'à rétap[;c crénelé supérieur (fij;. 29), percé de mâchicoulis. Celte tourne se défend, comme on peut le voir, que par son sommet. La vue

perspective (fig. 30), prise du côté de la ville, explique complètement le système de défense, et indique les moyens d'accès aux deux étages. Ou- verte à la gorge, elle ne peut être considérée comme un réduit indépen-

103 [ TOUR ]

datif ; au besoin, cependant, les cheminsde ronde des courtines sont inter- rompus àla façon des tours romainesdontparleVitruve. Sa surface étendue permettait de réunir à son sommet un assez grand nombre de défenseurs.

~^EZ-DE-CHA\'iiEE

Si l'assaillant parvenait à saper sa ftice en K (fig. 27), il était encore possible de défendre la brèche, soit en remparant la gorge de L en M, soit eu

^'"y

accablant les ennemis de projectiles lancés à travers le grand mâchicoulis ouvert au milieu du plancher du premier étage. Un comble, que nous

avons supposé enlevé, afin de mieux f;iire voir le système de défense, était posé sur le vide supérieur et abritait le plancher du premier étage et le sol du rez-de-chaussée.

Déjà, au milieu du xiv* siècle, on commençait à faire usage des bou- ches à feu. Ces premiers engins, toutefois, n'ayant qu'un faible calibre et

[ TOUR J _ loi

iiiu' porlce médincre, ne ponvaienl prodiiiie un filel scfieux sur dos ma-

çoniicnes (|UL'lqae peu épaisses.

Les anciens grands engins de siège, jjierrières, niangnnneanx, trébn- chets, envoyant des projcctdes de pierre pesant 100 ou CO kilogrammes, et quelquefois plus, suivant un tir parabolique, étaient plu., redoutables que les premières pièces d'artillerie. Les projectiles lancés par ces grands engins ne pouvaient prodnire d'eflet qu'autant qu'ils passaient par-des- sus les défenses et qu'ils retombaient, soit sur les combles des tours, soit

105 [ TOUR ]

dans les places. Du Guesclin, bien qu'il ne fit pas trop usage de ces ma- chines de guerre et qu'il préférât brusquer les attaques, les employa par- fois, et lorsqu'il les mit eu batterie devant une forteresse, ce fut toujours pour démoraliser les garnisons par la quantité de projectiles dont il couvrait les rues et les maisons'.

Si les défenses étaient très-hautes, les projectiles ne faisaient que frapper directement leurs parements et ne pouvaient les entamer-. Le trouvère Cuvelier, dans la Tïe do. Bertrand du Guesclin, raconte com- ment, au siège du château de Yalognes, à chaque pierre que lançaient les engins des assiégeants, un homme de garde venait frotter les moel- lons, par dérision, avec une serviette blanche. 11 a le soin de nous dire aussi, dans le môme passage, comment la garnison avait fait blinder les tours avec du fumier, pour éviter l'effet des projectiles lancés à la volée :

« De fiens y o(-on mis mainte grande chartée. »

La grande puissance donnée alors aux engins obligeait les architectes militaires à surhausser les tours et les courtines. Mais s'il s'agissait d'une place couvrant une grande superficie, on ne pouvait donner à ces cour- tines un relief très-considérable sans de grandes dépenses; aussi sous Charles V prit-on de nouvelles dispositions. Jusqu'alors on n'avait songé qu'exceptionnellement à terminer les tours par des plates-formes pro- pres à recevoir des engins. Ces machines étaient mises en position sur des plates-formes de bois charpentées intérieurement le long des cour-

' « Et... (du Guesclin) prit son chemin et son retour, et tous les seigneurs de France « en sa compagnie, pour venir derechef devant la cité d'Usson, en Auvergne, et l'as- « siégèrent; et firent le duc de Berry, le duc de Bourbon et le connétable, amener <i et charrier grands engins de Riom et de Clermont, et dresser devant ladite forteresse « et avec tout ce appareiller grands atournemens d'assaut. » (Froissari, Cftron. cccxxix.)

- « Encontre Bcilran a la delTense levée ;

« N'i iivoit sale amont qui ne fust bien semée;

« De fiens y ot-oa mis maiiile grande chartée,

« Par coi (lierres d'eng'wn, qui i.ticns soit gelée,

« Ne melTace léans une pomme peléo.

4 Car Bertran ot mandé par toute la contrée

« Pluseurs englens, qu'il llst venir en celle anée,

i< De Saint-Lo en y viril, cette ville alozée;

« Bertnin les fist lever sans point de l'arrestée.

« Pardevant le cliaslel (de Yalognes), dont je fais devisée

« Ont dréciez .VI. engiens gctans de randonnér,

Mais en son de la tour, qui fu liaulle levée, 0 II avoil une garde toute jour ajournée,

Qui sonnoit .1. bacin, quant la pierre est levée; " Et quant la pierre estoit au chaslel assenée,

D'une blanche touaille (serviette), qui ii fut présentée, « Aloit frotant les murs, faisant grande risée ;

« De ce avoil Bertran forment la chiere irée. »

{La Vie vaillant Bertran du Guesclin, par Cuvelier, trouvère du XIV' siècle, vers 5070 et si'iv.)

l.\. 1/i

[ TOUR 1 -106

tines, ou niùme sur le sol, derrière celles-ci, lorsqu'elles n'avaienl qu'un faible relief, ou encore le long des lices, quand les places possédaient une double enceinte, alin d'éloigner l'assaillant. Mais quand la première enceinte était prise, il ne s'agissait plus que de povu'voirà la défense très- rapprochée, et alurs les niacbiues de jet devenaient inutiles, les liourds ou les mâchicoulis suffisaient.

Sous Charles Y, disons-nous, on modifia l'ancien dispositif défensif. On possédait déjà de petites pièces d'artillerie, qui permettaient d'allon- ger les fronts, d'éloigner les flanquements par conséquent. On avait reconnu que les fronts courts avaient l'inconvénient, si les deux flancs voisins avaient été détruits, de défiler l'assaillant et de ne lui présen- ter qu'un obstacle peu étendu, contre lequel il pouvait accumuler ses moyens d'attaque. Aussi était-ce toujours contre ces courtines étroites, entre deux tours, (pie les dernières opérations d'un siège se concen- traient, dès qu'au préalable on était parvenu à ruiner les défenses sui)é- rieures des tours par le feu, si elles se composaient de hourds, ou [)ar de gros projectiles, si les galeries des mâchicoulis étaient revêtues d'un manteau de macjonnerie. Vers 1360, les courtines furent donc allongées; les tours furent plus espacées, ])rirent une plus grande surface, eurent parfois des flancs droits, c'est-à-dire que ces tours furent bâties sur l)lan rectangulaire, et furent couronnées par des plates-formes. Le château de Vincennes est une forteresse type conforme à ce nouveau dispositif. Le plan bien connu de cette place ^ présente un grand paral- lélogramme flanqué de quatre tours rectangulaires aux angles, d'une tour (porte) également rectangulaire au milieu de chacun des petits côtés, de trois tours carrées sur l'un des grands côtés, et par le donjon avec son enceinte sur l'autre.

Les courtines entre les tours ont environ 100 mètres de long, ce qui dépasse la limite des anciennes escarpes flanquées.

Les tours d'angle sont plantées de telle façon, (pie leurs flancs sont plus longs sur les petits côtés du parallélogramme que sur les grands, afin de mieux protéger les portes.

Voici en A (fig. 31) le plan d'une de ces tours d'angle, à rez-de-chaus- sée, c'est-à-dire au niveau du sol de la place. De gros contre-forts repo- sant sur un talus montent jusqu'à la corniche supérieure, qui n'est qu'une suite de larges mâchicoulis. Les trois étages étaient voûtés, et sur la dernière voûte reposait une plate-forme dallée, très-propre à recevoir, ou de grands engins, ou des bouches à feu. Un crénelage pro- tégeait les arbalétriers. En B, est tracé le plan de cette plate-forme.

La figure 32 donne l'élévation de cette tour sur son grand côté, avec la courtine voisine. On reconnaît ici que vers la seconde moitié du xiv" siècle, on revenait aux commandements considérables des tours sur les courtines, avec l'intention évidente de faire servir ce commandement.

1 Voyez Ar(.ii;tixti RE MiLiTAïuii, lig. 41.

107 [ TOUR ]

au placement d'engins à longue portée. La voùle supérieure, couverte

d'un épais blindage de cran^ sous le dallage, résistait à tous les projec-

1 Le cran est la poussière que profluit la taille de la pierre, et qu'on recueille sur les chantiers. On s'en servait beaucoup, pendant le nioyfn ài^e, pour ;;harger les voûtes qu'on voulait iiicUre ?i l'abri des i)rojectiles ou des incendies.

[ TOUR ] 108

tilcs lancés à la volce, en supposant que ces projectiles aient pu s'élever assez haut i)our reloniber sur la plate-l'orme.

SJ

aiwJHi

La tour ne se défend absolument que du sommet, soit par les engins

109 [ TUUK ]

<le position, soit, contre l'attaque rapprochée, par les crénelages et mâ- •chicoulis'.

Il est curieux de suivre pas à pas, depuis l'antiquité, ce mouvement d'oscillation constant, qui, dans les travaux de défense, tantôt fait don- ner aux tours ou llanquements un commandement sur les courtines, tantôt réduit ce commandement et arase le sommet des tours au niveau des courtines. De nos jours encore ces mêmes oscillations se font sentir dans l'art de la fortification, et Yauban lui-môme, vers la fin de sa car- rière, après avoir préconisé les flanquements de niveau avec les cour- tines, était revenu aux commandements élevés sur les bastions.

C'est qu'en eflet, quelle que soit la portée des projectiles, ce n'est qu'une question relative, puisque les conditions de tir sont égales pour l'assiégé comme pour l'assaillant. Si l'on supprime les commandements élevés, on découvre l'assaillant de moins loin, et on lui permet de commencer de plus près ses travaux d'approche; si l'on augmente ces commandements, on donne une prise plus facile à l'artillerie de l'assié- geant. Aussi voyons-nous, pendant le moyen âge, et principalement depuis l'adoption des bouches à feu, les systèmes se succéder et flotter entre ces deux principes ^. D'ailleurs une difficulté surgissait autrefois comme elle surgit aujourd'hui.

Le tracé d'une place en projection horizontale peut être rationnel, et ne plus l'être en raison des reliefs.

Avec les commandements élevés, on peut découvrir au loin la cam- pagne, mais on enfile les fossés et les escarpes par un tir plongeant qui ne produit pas l'effet efficace du tir rasant. Il faut donc réunir les deux conditions.

Nous verrons tout à l'heure comment les derniers architectes mili- taires du moyen âge essayèrent de résoudre ce double problème. Le château de Yincennes n'en est pas moins, pour le temps il fut élevé, une tentative dont peut-être on n' a pas apprécié toute l'importance. L'architecte constructeur des défenses a prétendu soustraire les tours à l'effet du tir parabolique, en leur donnant un relief considérable, et il a prétendu utiliser ce commandement, inusité alors, pour le tir des nouveaux engins à feu, et des grands engins perfectionnés, tels que les mangonneaux et trébuchets^.

Sous le règne de Charles V. on ne trouve nulle part, en France, en Allemagne, en Italie, en Angleterre ou en Espagne, un second exemple ■de la disposition adoptée pour la construction du château de Yincennes. €'est une tentative isolée qui ne fut pas suivie ; en voici la raison :

' Ces tours ont été dcrasées au niveau des courtines en 1814. (Voyez les grandes gra- vures d'Israël Silvestre, Les plus excellens bastimens de France de du Cerceau, etc.)

- De notre temps nous avons vu la fortification allemande revenir aux commandements ticvés, aux tours bastionnécs.

"' Voyez ExGis.

[ TOUR 1 lit)

Alors {(]o l.'îG") à 1370) ' on commençait à peine à employer des bouches à feu d'un assez faible calibre, ou des bombardes de 1er courtes, frettées, propres à lancer des boulets de pierre à la volée, ainsi que pouvaient le faire les engins à contre-poids. On ne croyait pas que la nouvelle artille- rie à feu remplacerait, un siècle plus tard, ces machines encombrantes, mais dont le tir était très-précis et l'effet terrible jusqu'à une portée de 150 à 200 mètres. L'artillerie à feu usitée vers la lin du xiv'' siècle dans les places cousislait eu des tubes de fer qui envoyaient des balles de deux ou trois livres au plus, ou même des cailloux arrondis. Ces engins remplaçaient avec avantage les grandes arbalètes, et pouvaient être mis en batterie derrière les nierions des tours. Il y avait donc intérêt à aug- menter le relief de ces tours, car le tir de plein fouet étant faible, plus on rélevait, plus il pouvait causer de dommages aux assiégeants. D'ail- leurs, ainsi que nous l'avons dit tout à l'heure, il était important de soustraire le sommet de ces tours aux projectiles lancés à la volée par les anciens engins. Les courtines devaient, relativement, n'avoir qu'un relief moindre, afin de poster les arbalétriers, qui envoyaient leurs car- reaux de but en blanc à 60 mètres environ. Les machines et bouches à feu des plates-formes des tours couvraient la campagne de gros projec- tiles dans un rayon de 200 mètres, et tenant ainsi les assiégeants à dis- tance, les courtines se trouvaient protégées jusqu'au moment où, par des travaux d'approche, les assaillants arrivaient à la crête du fossé. Dans ce dernier cas, les arbalétriers des courtines en défendaient l'ap- proche, et ceux des tours prenaient en liane les colonnes d'assaut par un tir plongeant. Mais bien que les progrès de l'artillerie à feu fussent lents, cependant, à la lin du xiv" siècle, les armées assiégeantes com- mençaient à mettre des bombardes en batterie. Celles-ci, couvertes par des épaulements et des gabionnades, n'avaient pas à redouter beaucoup les rares engins disposés au sommet des tours, concentraient leur feu sur les courtines relativement basses, écrêtaieut leurs parapets, détrui- saient leurs mâchicoulis, rendaient la défense impossible, et l'assiégeant pouvait alors procéder par la sape pour faire brèche. Les commande- ments élevés des tours devenaient inutiles dès que l'ennemi s'attachait au pied de l'escarpe. Vers l^iOO, on changea donc de système, on éleva les courtines au niveau des tours; la défense bâtie fut réservée pour l'attaque rapprochée, et en dehors de celle défense on éleva des ouvra- ges avancés sur lesquels on mit les bouches à feu en batterie. Celles-ci furent donc réservées pour garnir ces ouvrages bas, ét(Midus, battant la campagne, et la forteresse ne fut plus qu'une sorte de réduit unique- ment destiné à la défense rapprochée.

» Le cliùtoan de Yincenncs, dont il existe des restes considérables que nous voyons aujourd'luii, lut commenré par le roi Jean, sur de nouveaux plans; mais si Ion consi- dère le style de l'ardiitecture, il ne paraît pas que les prédécesseurs de Charles V aient élevé l'ouvrajje au-dessus du sol de la place; si même Cliailes \' n'a pas entièrement repris l'œuvre.

111 1 TOUR J

JSûus voyons, en effet, que les châteaux bâtis à cette époque établis- sent les défenses des courtines presque au niveau de celles des tours, ne laissant â celles-ci qu'un conuuandcnient un peu plus élevé, pour la sur- veillance des dehors, et (jue beaucoup de vieilles courtines des xiii* et xiY*-' siècles sont relevées jusqu'au niveau des chemins de ronde des tours*. On renonçait complètement alors à mettre des pièces en batterie sur ces tours; les plates-formes disparurent pour un temps, et l'artillerie à feu ne fut employée par la défense que pour balayer les approches.

Le château de Pierrefonds, bâti entièrement par Louis d'Orléans, nous fournit à cet égard des renseignements précieux. Non-seulement les travaux de déblaiement et de restauration entrepris dans cette for- teresse-ont permis de reconnaître exactement les dispositions des tours et courtines, c'est-à-dire de la défense rapprochée, mais ils ont mis en lumière une suite d'ouvrages avancés, de peu de relief, qui formaient une zone de défense faite pour recevoir de l'artillerie à feu. Ces ouvrages expliquent comment les troupes envoyées à deux reprises par Henri IV, avec de l'artillerie, pour prendre ce château, ne purent s'en emparer, et comment il fallut, sous la minorité de Louis XllI, entreprendre un siège en règle pour le réduire.

Ces observations feront comprendre pourquoi les tours de Vincennes, qui datent du règne de Charles Y, possèdent des plates-formes propres à placer de l'artillerie, et pourquoi elles ont sur les courtines un commande- ment considérable, tandis que les tours du château de Pierrefonds, bâties trente ans plus tard environ, ne présentent aucune disposition propre à recevoir des bouches à feu, et n'ont sur les courtines qu'un comman- dement insignifiant. Nous voyons qu'à partir de l/iOO, les architectes mi- litaires suivent pas à pas les progrès de l'artillerie à feu, tantôt donnant à ces engins un commandement sur la campagne, tantôt les plaçant à la base des tours et les réservant pour battre la crête des fossés; tantôt les rendant indépendants des anciennes défenses conservées et les em- ployant à retarder les travaux d'approche au moyen d'ouvrages avancés, de boulevards, de cavaliers, etc. ^.

La figure 33 donne le plan du rez-de-chaussée de l'une des tours du château de Pierrefonds^, au niveau du sol de la cour et au-dessus des deux étages souterrains par rapport à ce sol. En A, sont des bâtiments d'habitation adossés aux courtines B. Conformément à la disposition habituelle, il faut entrer dans la tour occupée par un poste pour arriver à l'escalier qui monte à tous les étages. La porte du poste est en a. Trois

> Ce fait est bien visible dans les ouvrages entrepris par Louis d'Orléans, au château do Goucy, de Montépilloy près de Senlis.

- Ces travaux ont été commencés en 1858 par ordre de l'Empereur, et en grande partie au moyen des crédits ouverts sur la cassette de Sa JMajesté.

2 Voyez AncHiTECTURE militaire^ Boulevard,

^ Tour Hector.

TOUR

112

fenôtres éclairent cette salle, auprès de laquelle se trouvent, en b, des latrines. En c. est une cheminée.

La couj)e sur fe (fig. 3/j) explique les divers services de cet ouvrage. Le niveau du chemin de ronde couvert des courtines est en N, et le crénelage supérieur de ces courtines, à la base des combles des bâti- ments, est au niveau G du chemin de ronde des tours; donc ces tours n'ont sur les courtines que le commandement GK.

Les quatre étages supérieurs, conqiris le rez-de-chaussée, sont fermés par des planchers, mais les deux étages au-dessous du sol de la cour, qui est en L, sont voûtés. On remarquera môme que la voûte V est couverte par une épaisse couche de blocage qui met celle-ci à l'abri des incen- dies ou chutes des parties supérieures.

L'escalier à vis s'arrête au niveau du sol A de la seconde cave, car la première cave B est un cachot dans lequel on ne descend que par l'œil percé au milieu de la voûte ellipsoïde construite par assises horizontales posées en encorbellement. On ne peut douter que cette cave n'ait été destinée à servir de cachot, de chartre, puisqu'elle possède une niche avec siège d'aisances G et petite fosse.

Le sol des lices, ou du chemin militaire extérieur, est, le long de cette tour, au niveau W

Le cachot B ne reçoit ni air ni lumière de l'extérieur. On observera que la maçonnerie du cylindre, au niveau P, a 5", '20 d'épaisseur (16 pieds), et que derrière les parements, intérieur et extérieur en pierres d'appareil, cette maçonnerie est composée d'un blocage bien lité de gros moellons de caillasse d'une extrême dureté '. 11 n'était donc pas

' II a fallu vinfrt-scpt jours à un ouvrier habile pour pratiquer un trou d'un mètre carre environ dans l'un de ces murs, au-dessus du talus, c'est-à-dire au point la ma- çonnerie n'a que h mètres d'épaisseur.

113

[ TOUR

l. ^.cazs/i<K:.yr.

aisé de saper un ouvrage ainsi construit, défendu par la ceinture des

IX. 15

[ TOUR ] 11^

mâchicoulis du chemin de ronde G. Gel ouvrage date de l/iOO. Nulle trace de plates-formes supérieures pour metlre de la grosse artillerie en batterie. Les bombardes, les passe- volants, veuglaires, basilics, coule- vrines, étaient placés sur les ouvrages extérieurs, c'est-à-dire sur la crête du plateau qui sert d'assiette au château, de manière à battre les val- lons environnants. Les chemins de ronde supérieurs n'étaient occupés, au moment de la construction du château de Pierrefonds, que par des arbalétriers ou des archers contre l'attaque rapprochée.

Cependant, du jour que les assiégeants possédaient des pièces d'artil- lerie d'un assez gros calibre pour pouvoir battre les ouvrages extérieurs et éteindre leur feu, il fallait que la défense dernière, le château, pût op- poser du canon aux assaillants. Les architectes s'ingénièrent donc, dès l'époque de la guerre contre les Anglais, à trouver le moyen de placer des bouches à l'eu sur les tours ', Pour obtenir ce résultat, on donna à celles-ci moins de relief, on augmenta l'épaisseur de leurs parois cylin- driques, on les voûta pour porter une plate-forme; ou bien, conser- vant l'ancien système de la défense supérieure du xiv" siècle, destinée aux arbalétriers, on perça des embrasures pour du canon à la base de ces tours, si elles étaient bâties sur un lieu escarpé, alin de hallrc les approches '■^.

Il faut dire qu'alors les bouches à feu, qui envoyaient des projectiles de plein fouet, n'avaient qu'un faible calibre ; ces engins projetaient des balles de plomb, mais plus souvent des pyrites de fer ou de petites sphè- res de grès dur. Ces derniers projectiles ne pouvaient avoir une longue portée. Quant aux grosses bouches à feu réservées pour les dehors ou les plates-formes des tours, elles n'envoyaient guère, pendant le cours du xv* siècle, que des boulets de pierre à la volée, c'est-à-dire suivant une para- bole. Les artilleurs d'Orléans, au moment du siège, en lli'lS, possédaient cependant des canons envoyant des balles de plein fouet à 600 mètres ^: ces canons fiu'ent tous placés sur les anciennes tours ou sur des boule- vards*; quant aux courtines, elles étaient garnies de mâchicoulis et de hourdis de maçonnerie ou de bois. Pendant longtemps, en effet, l'artil- lerie à feu est mise en batterie sur les tours pour commander les appro- ches, ou à la base des tours pour enfiler les fossés, protéger les courtines, qui ne se défendent que contre l'attaque rapprochée àFaide des anciennes armes. Ainsi le rôle des tours, à la iin du moyen âge, au lieu de dimi- nuer, prend jjlus d'importance. Moins rapprochées les unes des autres, puisqu'elles sont munies d'engins à longue portée, elles se projettent

Au sit'i^o (fOrlLMiis, plusieurs des anciennes tours de l'enreinte furent terrassées pour recevoir des pièces d'artillerie.

2 Voyez, à rartielc Château, la description des défenses du cbàlcau de Bonaguil (fig. 28 et 29).

3 Voyez Siège, pape ^26.

* Voyez BoLLEVAiiD.

115 [ TOUR ]

davantage en dehors des courtines afin de les mieux flanquer ; elles s'en détachent même parfois presque entièrement, surtout aux saillants; elles étendent considérablement leur diamètre, elles renforcent leurs parois et sont casematées. Souvent môme la batterie supérieure, au lieu d'être découverte, est blindée au moyen d'une carapace de maçonnerie et de terre. Nous ne pourrions dire si cette innovation des batteries supé- rieures blindées est due à la France, a l'Allemagne ou à l'Italie. Fran- cesco di Giorgio Martini, architecte de Sienne, qui vivait au milieu du xv^ siècle, donne plusieurs exemples de ces tours avec batteries supé- rieures blindées, dans son Traité de l'architecture militaii^e '. Nous avons trouvé, en France, des traces de ces couvertures dans des ouvrages en forme de tours protégeant des saillants '^, ce qui n'interdisait pas l'emploi des anciens mâchicoulis et crénelages.

Voici (fig. 35) un exemple de ces sortes de tours. En A, est tracé le plan de l'ouvrage au niveau du sol de la place. La salle D est percée d'embrasures pour trois pièces de canon ; un escalier ouvert au centre de cette salle permet de descendre dans le moineau C, dont le plan est détaillé en C^. La salle D, voûtée, est ouverte du côté de la place, tant pour aider à la défense que pour laisser échapper la fumée. La tour est munie d'un parapet crénelé avec mâchicoulis en forme de pyramides renversées pour faciliter le tir de haut en bas et mieux protéger le talus. Sur la plate-forme est établie une batterie casematée avec quatre embra- sures, ainsi que l'indique le plan B. Ces embrasures commandent les dehors par- dessus la crête des merlons. Une traverse en maçonnerie E garantit les hommes postés derrière le parapet des coups d'enfdade et de revers. La voûte de la batterie et celle du moineau sont couvertes de cran et de terre battue et gazonnée. Le système défensif de cette tour est facile à comprendre. La batterie basse, avec les deux pièces a, enfde les courtines, bat le fossé, et flanque les tours voisines ; avec sa pièce b elle défend la contrescarpe du fossé en face du point mort. La batterie haute protège les dehors; le moineau empêche le passage du fossé; les créne- lages et mâchicoulis protègent la base de l'ouvrage contre l'attaque rap- prochée et la sape.

* Trattato di architettura civile e militare di F, G. Martini, publié pour la'première fois par les soins du chevalier César Saluzzo (Turin, 1861). Voyez l'atlas, p!. V, XXII, XXIll et suiv.

- A Langres, à Dijon, ancien château, xv« siècle; à Marseille, fin du xv« siècle (front démoli du Nord); peut-être au château de Ham, avant la reconstruction de la plate-forme de la grosse tour, bâtie par le comte de Saint-Pol, et dont les murs ont 10 mètres d'épaisseur.

On donnait le nom de moineau à un petit ouvrage saillant bas, placé au fond du fossé, le défendant et pouvant contenir des arquebusiers ou même des j.rbalétriers. On croyait ainsi protéger le point mort des tours circulaires. (Voyez, à l'article Bovlevard, le grand ouvrage de Schaffhausen, les défenses circulaires qui remplissaient exactement dans les fossés l'office de moineaux.)

[ TOUR ] 116

L'incertitude qui apparaît dans les ouvrages dcfensifs de la seconde moitié du xv<= siècle est ici évidente. On n'ose pas abandonner entière- ment la forme et la destination de l'ancienne tour. Les tours étaient les

parties fortes des places du moyen âge avant l'emploi des bouches à feu. On ne cherchait point, pendant un siège, à entamer une forteresse par ses tours, mais par ses courtines. Les architectes militaires du w" siècle n'avaient d'autre préoccupation que d'approprier les tours aux nouveaux

117 [ TOCR ]

engins, de les rendre plus épaisses pour résister aux coups de l'assaillant et h l'ébranlement causé par l'artillerie qu'elles devaient contenir, de les <Tarantir contre les feux courbes et de leur donner un flanquement plus efficace. On voulait leur conserver un commandement sur les dehors et même sur les courtines, et l'on craignait, en les élevant, de les exposer trop aux coups de l'ennemi. On sentait que ces crénelages et ces mâchi- coulis étaient, contre les boulets, une faible défense, facilement renver- sée bien avant le moment oii l'on en avait le plus besoin, et cependant on ne pensait pas pouvoir les supprimer, tant on avait pris l'habitude de considérer cette défense rapprochée comme une garantie sérieuse. Tou- tefois ce furent ces mâchicoulis et ces crénelages qui disparurent les premiers dans les défenses fortement combinées vers lafm du xv« siècle. Le crénelage supérieur, destiné à empêcher l'approche, descendit au niveau du fossé, devint une fausse braie couvrant la base des tours. Le tir à ricochet n'était pas encore employé. Les batteries de l'assiégeant ne pouvaient détruire ce qu'elles ne voyaient pas ; or la fausse braie primi- tive, étant couverte par la contrescarpe du fossé, restait intacte jusqu'au moment l'assaillant s'apprêtait à franchir ce fossé pour s'attaquer aux escarpes et aux tours. Elle devenait ainsi un obstacle opposé à l'attaque rapprochée, et qui restait debout encore quand toutes les défenses supé- rieures étaient écrêtées. Mais déjà, vers le milieu du xv'' siècle, les ar- mées assiégeantes traînaient avec elles des pièces de bronze sur affûts, qui envo valent des boulets de fonte K Ces projectiles, lancés de plein fouet contre les tours, couvraient les fausses braies d'éclats de pierre et com- blaient l'intervalle qui séparait ces fausses braies de la défense, si l'on ruinait celle-ci. Les tours à court flanquement et de faible diamètre de- venaient plus gênantes qu'utiles; on songea à les supprimer tout à fait, du moins à les appuyer par de nouveaux ouvrages disposés pour recevoir de l'artillerie, indépendamment des boulevards de terre qu'on élevait en avant des points faibles. Ces nouveaux ouvrages tenaient au corps de la place. Bâtis à distance d'une demi- portée de canon, ils affectaient la forme de grosses tours cylindriques, recevaient des pièces à longue por- tée à leur sommet pour battre les dehors et enfiler les fronts et les fossés, à leur pied pour la défense rapprochée et pour envoyer des projectiles rasants sur les boulevards de terre qui couvraient les saillants ou les portes -. Alors, à la fm du xv-^ siècle, le château féodal ne pouvait occuper

' On donne généralement, à l'invention du boulet de fonte de fer, une date trop récente. Déjà, vers l/i30, l'artillerie française et allemande s'en servait. Les inventaires d'artillerie de Charles VII en font mention. Des vignettes de manuscrits de 1430 à U40 figurent des projectiles de fer. Au musée d'artillerie il existe un canon de 1423, de bronze, provenant de Rhodes, fondu eu Allemagne, qui ne pouvait servir qu'à envoyer des boulets de fonte. A la défense d'Orléans, en 1428, les artilleurs Orléanais avaient des boulets de fonte.

2 Plus tard Castriotto (1584) adopte de nouveau les tours rondes au milieu des bastions, en capitales, et au milieu des courtines. Yauban lui-même, dans sa dernière

[ TOL-n ] _ M8

d'assez grandes surfaces pour se défendre efficacement contre l'artillerie à feu. Le canon acheva la ruine de la féodalité. Il fallait, pour pouvoir résister à l'artillerie à feu, des fronts étendus; les villes seules compor- taient ce genre de défenses. Étendant les fronts, il fallait les flanquer. On ne pourvut d'abord à cette nécessité, indiquée par la nature des choses, qu'au moyen de boulevards de terre établis en dehors des saillants et des portes, lesquels boulevards croisaient leurs 'feux ; puis comme il faut, en toute fortification, que ce qui défend soit défendu, on ne trouva rien de mieux que d'établir le long des vieilles enceintes, en arrière des boulevards, de grosses tours ayant assez de relief pour commander ces boulevards et les dehors par-dessus leurs parapets. Les systèmes trouvés par les ingénieurs militaires depuis le xvr siècle jusqu'cà nos jours sont donc eu germe dans ces premières tentatives ûiitcs à la fin du xv" siècle en Italie, en France et en Allemagne. Les Allemands, conservateurs par excellence, possèdent encore des exemples intacts de ces ouvrages; tran- sition entre l'ancien système de la fortification du moyen âge et le sys- tème moderne. Nuremberg est, à ce point de vue, la ville la plus inté- ressante à étudier.

Le plan général de Nuremberg affecte la forme d'un trajjèze arrondi aux angles, possédant un point culminant près de l'un des angles, occupé par un ancien château. Une double enceinte des xiv" et xv= siècles avec tours carrées fianquantes et large fossé extérieur plein d'eau, avec con- trescarpe, entourait entièrement la cité, traversée par une rivière dans sa largeur. A chaque angle, Albert Durer éleva une grosse tour, et une cinquième auprès du château, sur le point culminant de la ville. Des portes sont percées dans le voisinage des quatre tours, lesquelles sont protégées par des ouvrages avancés. Du haut de chacune des cinq tours, on découvre les quatre autres. Celles de l'enceinte protègent les saillants.

manière (1698), établit des tours bastionnées formant traverses en capitales, entre les bastions retrancbés d'une façon permanente et le corps de la place, sortes de réduits qui devaient inévitablement retarder la reddition de la place, puisque la cbufe du bastion non-seulement n'entraînait pas celle des défenses voisines, mais exii^eait des travaux considérables pour prendre la tour bastionnée formant saillant porte-flancs. Monta- lembert (177G) plaça enraiement en capitales, à la gorge des bastions, des caponnières élevées en maçonnerie, à plusieurs étages, qui ne sont, autre chose que des tours case- matées ayant un commandement considérable sur les dehors. A la base, la cnponnière de Montalembert est entourée d'une série de moineaux qui donnent en plan une suite d'angles sadlants eu étoile, se flanquant réciproquement, pour poster des fusiliers. Les Allemands de nos jours en sont revenus aux tours possédant un commandement sur les ouvrages. Mais en présence des effets .lestructifs de la nouvelle artillerie, ce système ne peut être d'une grande valeur, à moins qu'on ne puisse revêtir ces tours casemalécs d'une cuirasse assez forte pour résister aux projectiles. Ces tentatives répétées sans cesse depuis le moyen âge prouvent seulement que les commandements sur les dehors sont toujours considérés comme nécessaires, et que la fortification du moyen âge (eu égard aux moyens d'attaque) avait sur la notre un avantage.

119 ,[ Toun ]

flanquent deux fronts, commandent les portes, enfilent les lices entre les deux enceintes, et découvrent la campagne par-dessus les boulevards des portes. Ces tours ont environ 20 mètres de diamètre à 5 mètres du sol, sont bâties en fruit par assises de grès dur avec bossages en bas et près du sommet. Au rez-de-chaussée elles possèdent une chambre voûtée, mais tracée de manière à laisser à la maçonnerie une épaisseur considé- rable du côté extérieur (voyez le plan, fig. 36'). L'intérieur de la ville est

36

X

I §t^iM\ ^^ .^'fe^-x^Hkv,

en A ; en B sont les lices, entre la porte de l'enceinte extérieure et celle G de l'enceinte intérieure ; la poterneD permet de descendre dans le fossé. En a, est pratiqué un large mâchicoulis qui défend l'entrée dans la salle basse, et en b un œil carré, ouvert dans la voûte, met le premier étage, également voûté, en communication avec ce rez-de-chaussée. On ne monte à la plate-forme supérieure que par un escalier pris dans l'épais- seur du mur et partant du niveau du chemin de ronde des courtines. En d, sont deux chambres avec embrasures pour des pièces d'artillerie. La figure 37 donne la vue perspective de cette tour^. Les remparts da- tant du xv*" siècle. Albert Diirer n'a bâti, dans cet ouvrage, que la tour et la porte qui s'y réunit. La salle du premier étage était destinée à loger le poste, car elle ne possède aucune embrasure. Sa voûte épaisse porte la plate-forme circulaire supérieure entourée d'un masque de gros bois de charpente, avec créneaux à volets ^ pour du canon. Un blindage,

' CeUe tour est celle qui commande la porte Laufer. ' Les cinq tours sont bâties sur le même modèle. 2 Voyez GnÉNEAU, û^. 19.

[ TOUR ] 120

également de charpente , reçoit la toiture conique, qui autrefois était surmontée d'une guette '. En A, nous avons tracé le profil de cette plate- forme supérieure.

'7

Ces commandements élevés furent rarement adoptés en France à datei de la fin du XV' siècle. Les ingénieurs français cherchaient plutôt à élargiij

» Sauf co<j friiottes, les tours de Nuremberg sont intactes, [.es guettes sont intliqucc; sur d'anciennes gravures (voyez Mcvinn, Coxmogr. uniccrs.).

^21 [ TOUR j

les fronts, à étendre le champ de tir, qu'à obtenir des commandements considérables. Ils. préféraient les batteries à barbette à ces batteries blin- dées où le service était gêné et l'on était étouffé par la fumée comme dans l'entrepont d'un vaisseau de guerre. D'ailleurs, en supposant ces tours battues par de l'artillerie, même à grande distance, les feux con- vergents de l'ennemi devaient promptement détruire ces masques de bois qui, pareils à des bordages de gros vaisseaux, n'avaient pas l'avan- tage de la mobilité que donne la mer et servaient de points de mire Si longue que lut la portée des pièces mises en batterie sur la plate-forme ces pièces ne pouvaient opposer qu'un tir divergent à l'artillerie de l'as- siegeant et recevaient dix projectiles pour un qu'elles envoyaient»

Quelques tentatives en ce genre furent cependant faites de ce côt^-ci lu Rhin; mais les tours françaises du commencement du xvr siècle ont un plus grand diamètre, moins de hauteur et étaient couronnées par des batteries a barbette avec gabionnades, ou par des caponnières, comme celles présentées dans l'exemple précédent. Le plus souvent on fit de ces tours de véritables porte-flancs, c'est-à-dire qu'on leur donna, en plan horizontal, la forme d'un fer à cheval, et leurs batteries supérieures ne dépassèrent guère le niveau de la crête des courtines (flg. 38).

Il y a toujours un avantage cependant, pour l'assiégé, à obtenir des commandements élevés, ou lout au moins des guettes qui permettent de découvrir au loin les travaux d'approche de l'assiégeant ; à établir sur les bastions retranchés des réduits à cheval sur le fossé du retranche- ment, de manière à rendre l'occupation du bastion difficile C'est ce besom qui explique pourquoi on maintint si tard les vieilles tours des places du moyen âge en arrière des bastions ou des demi-lunes ; pourquoi Vauban, dans sa troisième manière, tenta de revenir à ces tours domi- nant les bastions, et pourquoi aussi Montalembert fit de ces tours domi- nantes en capitales un des principes de son système défensif. De nos jours et depuis les progrès merveilleux de l'artillerie, la question est de nouveau posée, d'autant que ces tours peuvent servir de traverses pour garantir les défenseurs des coups de revers et défier les effets du tir en ricochet. La difficulté est de recouvrir ces tours d'une cuirasse capable de résister aux projectiles modernes, car, si épaisse que soit leur ma- çonnerie, celle-ci serait bientôt bouleversée par les gros boulets creux de notre artillerie, et un de ces projectiles pénétrant dans une casemate y^causerait de tels désordres, que la défense deviendrait impossible. Ce n est donc pas seulement la cuirasse qu'il s'agit de trouver, mais aussi pour les embrasures, un masque qui arrête complètement le projectile fle 1 ennemi, tout en permettant de pointer les pièces. Il existe encore un exemple à peu près, intact du système défensif de

éleJirrî 'Tr " ^'"''"'' '"'"■ ^^^^'^'^' 'ï"' ^^^'^ "" '"''■'''Se à commandement eleve fut détruite des les premiers moments du siège, et la résistance de ce point dé- pendit des ouvrages de terre qui furent élevés autour de la première défense.

IX. de

[ Torn 1 122

transition l'emploi des tours (non point d'anciennes tours conservées, mais des tours construites pour recevoir de l'artillerie à feu) entre dans le plan général d'une place forte suivant une donnée méthodique : c'est la place de Salces, conmiencée en l/i97 et terminée vers 15U3 environ, sous la direction d'un int^énieur nommé Uamirez.

Voisine de l'orpii;iiaii, la place de Salces est située entre l'étang dCj Leucate et les nKJulagues ; elle commande ainsi le passage du llonssillon^ en Catalogne. Bâtie avec un grand soin, elle consiste en un parallélo- gramme flanqué aux angles de quatre tours. Deux demi-lunes couvrent) deux des fronts. Un donjon occupe le troisième, et une demi-lune forme, saillant sur un des angles. Les ouvrages sont casemates ; les tours et! demi-lunes couronnées par des plates-formes pour recevoir de l'artillerie, j De petites bouches i\ feu étaient en outre mises en batterie dans les,

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étages inférieurs des tours pour enfiler les fossés. Les ouvrages que nous désignons comme des demi-lunes sont de véritables tours isolées porte- ilancs, ouvertes à la gorge et réunies aux casemates des courtines par des caponnières, ou galeries couvertes, percées d'embrasures pour de la mousqueterie'. Un fossé de 15 mètres de largeur environ sur? mètres de profondeur circonscrit tout le château. Ce fossé, qui peut être inondé jusqu'au niveau de la cour du cbâteau et même au-dessus, est mis en communication avec le château par des poternes étroites. En outre, d'autres issues ouvertes dans la contrescarpe donnaient vraisemblable- ment sur les dehors, car dans la légende jointe au plan du château de Salées donné par le chevalier de Beaulieu -, on lit : a II y a plus de (( logement soubs terre, dans ce château, qu'il n'y en a dehors; car il « est casemate et contre-miné partout, et l'on passe par dessoubs les (( fossés pour aller dans les dehors... » On ne passait certainement pas sous la cunette des fossés qui étaient inondés, mais on passait au fond du fossé, dans des galeries casematées qui communiquaient à un chemin couvert pratiqué derrière la contrescarpe ; chemin couvert dont on re- trouve certaines galeries creusées sur le fossé et de sur les dehors, protégés par des ouvrages de terre avancés.

Mais ce qui donne à l'étude des tours du château de Salces un intérêt marqué, c'est la manière dont ces tours sont disposées pour abriter les défenseurs. En effet, la place de Salces, barrant la route entre l'étang de Leucate et les derniers contre-forts des Gorbières, est dominée par ces hauteurs. Les tours, les courtines, les demi-lunes, sont soumises à des vues de revers et d'enfilade.

C'est en exhaussant les parapets des tours du côté dangereux et en établissant à la gorge des tours opposées des parados, que l'ingénieur a couvert les plates-formes. L'exhaussement des parapets du côté de la montagne met les embrasures à couvert, tandis que celles du côté opposé sont à ciel ouvert.

La figure 39 présente à vol d'oiseau la perspective d'une de ces tours. On voit en A le parapet exhaussé défilant les canonniers et les pièces placées sur la plate-forme, ainsi que le ferait un cavalierou une traverse. Les courtines, construites seulement pour de la mousqueterie, ne sont pas munies d'embrasures, mais possèdent une banquette B et relèvent leurs parapets en face des terrains élevés qui ont des vues sur le château. Des échauguettes G occupent les angles rentrants des tours avec les courtines, et peuvent recevoir des arquebusiers dont le tir flanque les escarpes. De plus, de petites pièces placées dans des étages voûtés et

' Voyez la Monographie du château de Salces par .M. le capitaine Ratheau (Paris, 1860, Tanera). Cette étude, très-bien faite, de cette ancienne place, en donne l'idée la plus complète.

2 Plans et profils des principales villes et lieux considérables de la principauté de Catalogne. Paris, 168...

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suffisamment aérés enfilent les fossés à la base et vers le sommet des talus des tours.

La figure AO donne la perspective d'une des demi-lunes avec son pa- rapet relevé en E pour couvrir la plate-forme contre les vues d'enfilade des hauteurs voisines. On observera, dans celte figure, le bec saillant qui renforce la demi-luiie sur sa face, et qui couvre une partie de l'angle mort dont l'assiégeant pourrait profiler, car ces demi-lunes sont incom- plètement flanquées par les tours d'angle.

Les plates-formes ne sont pas assez spacieuses pour pouvoir garnir à la fois toutes les enil)rasnres par de grosses pièces de canon. L'ingénieur comptait, ou ne mettre en batterie que des fauconneaux, ou changer les pièces de place au besoin.

« De grandes précautions sont prises contre la mine, dit M. le capi- taine Itatheau ' ; une galerie règne le long des quatre courtines, en avant

' Monogr. du c/iûteau de Salces.

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des souterrains, et de distance en distance sont des amorces de galerie d'écoute ingénieusement disposées. »

Tours-réduits te.\ant lieu de donjons ou dépendant de donjons. Les plus anciens donjons ne sont guère que de grosses tours voisines de l'un des fronts du château féodal, commandant les dehors du côté attaquable et tous les ouvrages de la forteresse, avec sortie particulière sur les dehors et porte donnant dans la cour du château (voyez Architecture MILITAIRE, Château, Donjon). Mais certaines places fortes possédaient des réduits qui doivent être plutôt considérés comme des tours domi- nantes et indépendantes que comme des donjons. Puis, vers la fin du XIII* siècle, les donjons devenant de véritables logis, renfermant les ser- vices propres à l'habitation, sont renforcés souvent de tours formidables qui commandent les dehors, protègent ces logis et deviennent au besoin des réduits pouvant tenir encore, si le donjon était en partie ruiné par la sape ou l'incendie.

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On voit encore àCompiègne les restes d'une grosse tour du comrnen- i^emcnt du xii" siècle, voisine de l'ancien pont sur lequel passa Jeanne Darc le jour elle fut prise par les Anglais, et qui est un de ces ou- vrages servant de réduit le long d'une enceinte. A Villeneuve-sur- Yonne il existe également, sur le front opposé à la rivière, une grosse tour cylindrique indépendante, qui servait de réduit et commandait la cam- pagne. Cette tour a])partient au xiii'" siècle. Le château de Carcassonne possède, sur le front qui fait face au dehors, du cùté de laBarbacane et de l'Aude, deux tours sur plans quadrangulaires presque juxtaposées, qui tenaient lieu de donjon ; ces tours datent du xii'' siècle et furent encore surélevées à la lin du xiii^ (voyez Architecture militaire, fig. 12 et 13). Le château (palais) des papes, à Avignon, ne possède pas, à proprement parler, de donjon, mais plusieurs tours-réduits qui commandent les dehors et la forteresse, qui date du xn*" siècle. Il est donc nécessaire de distinguer, dans cet article, les tours-réduits tenant à des enceintes, des tours-réduits tenant à des châteaux et des tours tenant à des don- jons. Nous nous occuperons d'abord des premières.

C'est encore à l'enceinte de la cité de Carcassonne qu'il faut recourir pour trouver les exemples les mieux caractérisés de ces tours, sortes de donjons appuyant un front. Le long de la première enceinte de cette cité, vers le sud-est, il existe une grosse tour cylindrique presque en- tièrement détachée de cette enceinte, et qui a nom, tour de la Vade ou du Papegay *. Elle est bâtie sur un saillant et en face de la partie la plus élevée du plateau qui, de ce côté, fait face aux remparts. Sa base est flanquée par un redan de la courtine et par la tour que nous avons don- née dans cet article-. Elle domine de beaucoup les alentours, est com- plètement fermée, et n'était commandée que par la tour qui, derrière elle, appartient à l'enceinte intérieure. Elle renferme cinq étages, dont trois sont voûtés. Son crénelage supérieur était, en cas de guerre, garni de hourds^. Le sol de l'étage inférieur est un peu au-dessus du niveau du fond du fossé. Cet étage inférieur possède un puits.

Nous donnons les plans des étages de cette tour figure Zil.

L'étage A est à rez-de-chaussée pour le chemin militaire des lices L, entre les deux enceintes de la cité. Le chemin de ronde des courtines de l'enceinte extérieure est en c, le fossé en F. De la route militaire L, on monte sur le chemin de ronde par un degré d'une dizaine de mar- ches f/, puis on se trouve en face de l'unique porte de la tour e qui donne entrée dans la salle voûtée S. En prenant l'escalier /", on descend à l'étage inférieur B, également voûté. Cet escalier débouche en g'. Une trémie, établie de^' en </, permet de monter, au moyen d'un treuil, de l'eau ou des provisions au niveau du sol du rez-de-chaussée. Le puits

Voyez Abchiteoture militaire, fip. 11. C'est la tour marquée 0 sur le plan.

2 Tour de la Peyre, li^'. 13, lu, 15, 16 et 17,

3 Cet ouvrage dépend de l'enceinte bâtie sous le règne de saint Louis.

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est en p. Cette cave n'est éclairée que par deux soupiraux relevés. De

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la salle du rcz-de-chaussce S, en prenant l'escalier A-, on monte à la salle du premier étage S', l'on débouche en /. Cette salle S', voûtée, possède une cheminée m et est éclairée par quatre meurtrières et une baie relevée. De cette salle S', en prenant l'escalier n, on monte à la salle du second étage S", couverte par un plancher; cet escalier dé- bouche en 0. En reprenant le degré q, on arrive au crénelage supérieur. Ce second étage possède quatre lénêtres et des latrines en t. On remar- quera que la salle du rez-de-chaussée S est percée de sept meurtrières qui enlilent la crête de la contrescarpe du fossé. Si nous faisons une section sur ab, et que nous prenions la partie de cette section du côté des lices, nous obtenons la coupe figure 62, coupe qui permet de se rendre compte de la disposition de toutes les issues des escaliers. Le niveau du fond du fossé est en N et les niveaux des crénelages des cour- tmes en R. En E, est tracé le plan du crénelage supérieur, au sol duquel on arrive par l'escalier A. Des hourds étaient disposés tout autour de ce crénelage, ainsi que nous l'avons indique partiellement en VV. Par les fenêtres rr (voyez en D, lig. kl), le poste enfermé dans la tour voyait les parties supérieures de l'-enceinte intérieure et communiquait ou recevait des avis. Trente hommes pouvaient facilement loger dans cette tour, y amasser des provisions pour longtemps, avoir de l'eau et faire la cuisine". C'était donc un réduit se défendant encore si l'enceinte extérieure tom- bait au pouvoir de l'assiégeant. La seule entrée, étroite, était barricadée et fermée avec des barres épaisses.

La tour du Trésau, de la même cité de Carcassonne, attachée à l'en- ceinte intérieure et qui dépend des ouvrages dus à Philippe le Hardi, est aussi un réduit. Nous donnons cette belle tour à l'article Construc- tion (fig. U9, 150, 151, 152, 153 et 156).

La tour du Trésau domine de beaucoup les courtines, et, de plus, elle est munie de deux guettes qui permettaient de découvrir tous les abords de la cité de ce côté, le château, la tour du coin ouest au saillant op- posé, et tout le front du nord (voyez le plan de la cité, Arcuitecture

MILITAIRE, fig. 111).

Il serait superflu de fournir un grand nombre d'exemples de ces tours, qui ne diffèrent des tours fianquantes fermées que par leur hauteur et leur diamètre relativement plus fort. Les enceintes bien défendues possé- daient toujours un certain nombre de tours-réduits, en raison de leur étendue ; quelques enceintes d'un développement peu considérable n'en possédaient parfois qu'une seule. Telle est l'enceinte de Villcneuve-sur- Yonne. Cette tour remplaçait alors le château et était entourée d'une chemise. Les tours dépendant de châteaux et tenant lieu de donjons pré- sentent, au contraire, comme les donjons eux-mêmes, une grande va- riété de formes. Les unes sont indépendantes, peuvent au besoin s'isoler,

» La tour (lu Trcsau est mar,[MÛc M sur ce plan. (Voyez aussi rarliclc Porte, fig. 18.)

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possèdent une chemise, ont leur porte relevée au-dessus du sol extérieur; les autres sont comme le réduit du donjon et y tiennent par un point :

IX. 17

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elles sont au donjon ce que celui-ci est au château. Il ne faut pas perdre de vue la véritable fonction du donjon, qui est l'habitation du seigneur; or, il est fort rare de trouver des donjons qui, comme ceux du Louvre et de Coucy, ne se composent que d'une grosse tour sans aucune dépen- dance. Nous voyons que les donjons normands, ceux du Berry, du l'oi- tou, consistent habituellement, jusqu'au xiii^ siècle, en un gros logis quadrauj:;ulaire divisé à cliaque étage en deux salles. Ce donjon était toujours l'habitation seigneuriale. Les donjons du Louvre et de Coucy sont des exceptions, et ne servaient de logis seigneurial qu'en temps de guerre (voy. Donjon).

Dans tous les châteaux de quelque importance, il est une partie plus forte, dont les murailles sont plus épaisses, qui domine les autres ou- vrages ; partie qui est réellement le donjon . Ou ce donjon est renforcé d'une tour plus haute et plus forte que les tours de flanquements ; ou bien, à côté de la partie du château qui était le plus spécialement réservée à l'habitation du seigneur, est une tour isolée qui devient, en cas de siège, le réduit dans lequel le seigneur se retire avec ses